Le Temple et l’encas

PAR MATHIEU MENGHINI • La presse s’est faite l’écho, ces derniers mois, de la multiplication d’initiatives culturelles originales dont la tenue de performances artistiques à midi ou en appartement.

La culture doit-elle devenir « encas » pour trouver place dans nos existences pressées ? Ces développements signent-ils le dépérissement du cérémonial théâtral ?

Analysons l’un de ces phénomènes – celui du théâtre à domicile.

Le théâtre en appartement présente toutes sortes de séductions ; retenons-en trois :

  1. Il apparaît premièrement comme un outil participant de la décentralisation théâtrale, assurant un maillage particulièrement fin du territoire et contribuant à lever certaines inhibitions – psychologiques, notamment – devant l’accès au théâtre (d’aucuns soutiendront, au contraire, qu’avec l’intimité et la promiscuité croît la gêne).
  2. Il semble, ensuite, faire heureusement écho aux tentatives des plasticiens avant-gardistes du vingtième siècle qui cherchaient à abouter art et vie, à rapprocher formellement culture et quotidienneté.
  3. Enfin, bien des comédiennes et des comédiens font état de leur frustration devant la rareté des occasions d’échanger avec leur public ; or, en appartement, la rencontre artistes-spectateurs participe du projet et s’avère souvent conviviale, parfois profonde.

Cependant, cette forme peut également nourrir des interrogations, susciter des réserves. Relevons-en là aussi trois – pour faire bonne mesure :

  1. La vogue du théâtre en appartement semble parallèle au constat de l’échec (relatif) de la démocratisation culturelle : cette forme artistique domestique offre-t-elle, toutefois, une réponse adéquate au dit constat ou redouble-t-elle le mal ? Qui concrètement accueille des artistes dans sa demeure ? Des spectateurs la plupart du temps déjà acquis à la « cause » théâtrale et des personnes relativement aisées : ne voilons pas, en effet, l’inégalité sociale devant la possibilité réelle de recevoir des artistes et un groupe d’amis chez soi ; or, au vu des conditions généreuses faites ordinairement par les théâtres aux hôtes de ces performances, on pourrait même soutenir que cette nouveauté accuse la distinction sociale dans l’accès à la culture – le tout sur fonds publics !
  2. On peut s’interroger aussi sur une tendance actuelle – et qui dépasse largement le seul champ théâtral – à encourager la séparation des corps, à remplacer les rassemblements collectifs dans les « temples » du théâtre par des modes de consommation culturelle de plus en plus domestiques et privés ; or, c’est la force politique de la réception esthétique qui est ainsi mise à mal, une force sur laquelle les mouvements démocratiques se sont régulièrement appuyés par le passé.
  3. L’art de « salon » (bien sûr, d’autres pièces sont parfois investies : jusqu’à la salle de bain !) fait penser à la pratique bourgeoise des élites éclairées du XVIIIème siècle : des philosophes comme Kant et Habermas ont pu y déceler la source de l’apprentissage d’une communication plurale et démocratique ; mais si la démocratie est l’affaire de tous, on s’autorisera à considérer qu’il y a davantage d’urgence à réunir la communauté dans des lieux idoines voire à réinvestir les lieux de travail, les espaces associatifs, les écoles, la rue, etc. en s’astreignant à penser – chaque fois – l’articulation de la représentation et de son contexte.

Les grèves de juin 1936, en France, ont donné une idée vivante de ce que l’on nommait alors la « popularisation » théâtrale : des pièces montées sur de précaires tréteaux ; tel poète couvrant de son chant une assistance en bleu de travail ; tel cinéma proposant une intervention vivante avant que la projection ne débute.

Plus près de nous, voici quatre ans, le Théâtre du Soleil promenait une superbe marionnette symbolisant la Justice harcelée par des corbeaux dans les cortèges défilant contre la réforme française des retraites.

Bien sûr, le théâtre d’appartement doit être évalué dans ses occurrences concrètes, en fonction des projets effectivement élus : certains apparaîtront plus pertinents dans cet environnement que dans tout autre, d’autres non.

Cependant l’idée paraît plus convaincante lorsqu’elle est poussée jusqu’à sa dernière conséquence, suivant une modalité partagée : ces représentations domestiques pourraient alors caresser cette forme d’utopie que Robert Abirached appelle « auto-théâtre » dans Le Théâtre et le Prince : « jouer pour soi et entre soi, devant un noyau d’amis ou de comparses, pour le seul plaisir de l’incarnation et de la métamorphose avec ce qu’il apporte d’approfondissement de la connaissance du monde et de soi. »

Quand le théâtre n’atteindra plus du tout les classes populaires, on conclura qu’il est illégitime d’investir de l’argent public en ce domaine. Que cette crainte et la créativité des artistes nous donnent des ailes pour imaginer de nouveaux dispositifs en veillant à ce qu’ils n’abaissent jamais l’Art, qu’ils n’ignorent pas les scènes anciennes – fruits d’une intelligence profonde de la psyché humaine, et, enfin, qu’ils s’autorisent à envisager qu’un jour (matin, midi ou soir !), les spectateurs s’émanciperont !


Chronique de Mathieu Menghini, historien et praticien de l’agir et de l’action culturels, initialement parue dans Le Courrier le 10 mai 2014.

Ce texte est reproduit ici dans le cadre de la série « Ce que le confinement fait au théâtre »

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