Génération fantôme

Génération fantôme

Le monologue qui suit est issu de la pièce de théâtre « Génération fantôme » de Camille Rebetez.  Publiée en 2019 aux Éditions Passage(s), l’œuvre résonne avec la crise sanitaire, politique et existentielle actuelle. Cette seizième scène particulièrement!

Et plus loin, en écho, un portrait de l’auteur et du processus de création de ce spectacle fabriqué avec une trentaine d’élèves.


16. Génération fantôme

PAR CAMILLE REBETEZ

(Blanche tient toujours son chien en laisse. Durant ce monologue, certain-es Fugueur-euses, la rejoignent.)

BLANCHE – Vivre une crise. Une vraie grande crise qui nous oblige. Vivre un autre état du monde.

Yeux dans les yeux avec le vide.

Ne plus jamais sortir d’un shop de station d’essence avec un Kinder Bueno, comme un toxico qui s’envoie son dernier shoot de plaisir raté avec la nuit.

Voir des étagères vides, des pénuries.

Nous voir pleurer sur nous-mêmes. Nous voir nous dévorer les doigts d’avoir gaspillé tout ce que les générations futures n’auront pas, tout ce qu’elles regretteront et qui les mettra en colère noire contre nous-mêmes, les gâtés, les privilégiés, qui n’avons pas fait gaffe malgré que nous savions.

Soif de me démerder autrement et avec rien. Être sevré de café, de sucre. Devoir manger du chou tout l’hiver. Avoir froid dans ma chambre. Sortir avec un vieux pull moche et chaud.

Qu’il se casse, ce monde qui ne laissera que des cendres! Qu’il se noie sous ses déchets et sa future chaleur. C’est un monde bedonnant. Nous en sommes des métastases. Les parasites s’arrangent pour ne pas faire crever leur hôte et sombrer avec elle. Nous n’avons pas la patience des parasites.

Que nous perdions nos emplois même si les plus riches s’en sortiront encore! Qu’ils gardent leurs privilèges! Notre Génération Fantôme leur agonisera un spectacle pathétique.

Nous verrons leurs yeux et leur bouche béer. Sentirons leur ennui d’être eux-mêmes, des cadavres d’oiseaux secs qui auront oublié qu’on pouvait apprendre à voler.

Ils seront sans doute les derniers à s’écraser. Mais nous aurons fini par leur donner la nausée d’eux-mêmes.

Nous saluons. Nos moi d’avant. Et tout ce qu’ils pouvaient encore lorsqu’ils pensaient qu’un après, de cet avant révolu, était encore possible. C’est dur de quitter un monde, pour en rejoindre un déjà cassé qui n’existe pas encore.

Nous devenons des fantômes pour ce monde-ci. Partons défricher, transgresser, nous tromper, mais explorer encore.

Avec un peu de chance et beaucoup d’envie, nous pourrons faire de notre prochain monde un eldorado bancal et en fête.

Un eldorado bancal et en fête.

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Camille, le chien noir et le socio-constructivisme

PAR NICOLAS JORAY

Je pensais d’abord publier ce monologue issu de la pièce « Génération fantôme » tel quel. Parce qu’il raconte quelque chose d’aujourd’hui. Pas besoin d’explications. Ce qu’on voit: les « étagères vides » . Ce qu’on appréhende: « que nous perdions nos emplois même si les plus riches s’en sortiront encore! » Et cette génération qui devient fantôme. Actuellement drapée dans les écrans bleus des cours à distance.

D’ailleurs un texte a-t-il besoin d’être expliqué? C’est toujours un point de départ. Pas une destination à laquelle mèneraient d’hypothétiques explications. Je ne crois pas qu’il y ait de mauvais·e·s lecteur·trice·s. Même si je sais qu’il y a de tristes pédagogies qui parviennent à faire croire cela. Parole de Christian Bobin dans « La folle allure »: « Devant le livre ouvert il n’y a qu’une enfance laissée à ses jeux dans la rue, bien après dix heures du soir. »

Mais voilà que Camille Rebetez m’invite à « commenter ». Expliquer non mais jouer c’est difficile de résister.

Un spectacle d’envergure

Détour biographique et première révélation. L’auteur est aussi mon collègue enseignant. Pour quelques mois encore. À mon arrivée dans l’institution il y a deux ans celui-ci me détaille fièrement les contours du projet théâtral de l’année. Notre collaboration. Un spectacle avec une trentaine d’élèves auquel elles et ils consacreront TOUTES leurs leçons théâtrales de l’année, à partir d’un texte qui subira de légères mais multiples réécritures. « Génération fantôme », donc.

Pour vous donner une idée de la cartographie de mon cerveau: j’aime les petits groupes, les projets courts et les échéanciers très définis. À ce moment-là de l’histoire, la psy me regarde. Plisse les yeux. Et griffonne: « agoraphobe, anxieux face à l’avenir et psychorigide ».

Dans QUOI je me suis embarqué?

(En plus ce pédagogue a l’air sérieux mais pour rigoler il m’insulte en tigrinya et aveugle les élèves en augmentant d’un coup l’intensité des projecteurs.)

« Génération fantôme », c’est l’histoire d’une fille, Blanche, hantée et poursuivie par un chien noir. Blanche entraine dans sa fugue une bande de jeunes. Nous tenterons donc de donner corps à cette fuite.

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L’incertitude comme étoile

Détour biographique et nouvelle révélation (ce blog c’est « Paris Match » en mieux). Une des premières phrases prononcées par mon collègue au début de notre collaboration concernait les études pédagogiques. Elle ressemblait à quelque chose comme « et puis ça sert à quoi d’étudier le socio-constructivisme? » Le tout suivi d’un rire narquois. Je dramatise. Ironie de l’histoire: quand, au réveil, avec le chant des oiseaux et l’odeur du café, je relis attentivement mes notes de sciences de l’éducation qui concernent le socio-constructivisme, je ne peux pas m’empêcher de visualiser Camille en train d’enseigner. Désolé c’est plus fort que moi. Apprendre ce n’est pas accumuler des connaissances, c’est changer. Le conflit socio-cognitif est un moteur d’apprentissage. Une phase de déséquilibre fait passer d’un ancien équilibre à un nouvel équilibre. Camille, c’est exactement ça! Générer du flou puis construire. Les représentations mentales qui bougent. Mettre une idée à l’épreuve d’un collectif – trente élèves en l’occurrence! L’oeuvre qui émerge du chaos.

On ne sait pas tout à fait où l’on va. Et cette traversée du brouillard, on l’assume.

« Je n’ai pas encore la réponse. »

Mettre des mots à l’épreuve du public. Après la première représentation et au grand désespoir des comédien·ne·s le texte subit encore quelques légères coupes. Pour ajuster. Ajuster. Ajuster.

On est donc bien loin du béhaviorisme et de ses apprentissages progressifs, très structurés, qui vont du plus simple au plus ardu. Ici on plonge du début à la fin dans la complexité. On pourrait croire à du flou artistique mais non. Sur le plateau j’ai vu un horloger régler avec minutie la mécanique de notre montre-spectacle. Car qu’on se rassure: le projet a globalement été une réussite. Avec ses inévitables désaccords, tremblements, sursauts. Les élèves? Finalement brillant·e·s. Et mon angoisse-chien-noir, un peu apprivoisée.

Je sais. Je n’ai pas vraiment parlé du monologue de Blanche. Expliqué encore moins. Et pourtant, à travers cette évocation de l’apprivoisement de l’incertitude, je crois en avoir parlé quand même. Partir sans savoir où l’on atterrira. Le motif de la fugue – moteur dramaturgique du texte – a été rejoué sur le plan du processus de création du spectacle. « C’est dur de quitter un monde, pour en rejoindre un déjà cassé qui n’existe pas encore. » Pédagogie de l’incertitude: faut-il se perdre pour se trouver?

Et après

Dans une vie antérieure, encore avant d’être employé dans le secteur de la socio-construction, Camille Rebetez officiait probablement comme oracle. La preuve? Sa « Grève des becs » a précédé la grève du climat d’une certaine écolière suédoise. Et sa « Génération fantôme » semble anticiper les crises actuelles et à venir. L’auteur dramatique commence ainsi à prendre conscience du pouvoir de son écriture: le héros de sa prochaine histoire « interdira les cons ». Il rigole.

Aujourd’hui Camille occupe un poste d’enseignant que demain il déserte pour un avenir plus ou moins incertain. Pour continuer de construire ailleurs. « Éco-construire », promet-il. « Nous devenons des fantômes pour ce monde-ci. » Est-ce vraiment très sage? Une phase de déséquilibre fait passer d’un ancien équilibre à un nouvel équilibre, nous enseigne le socio-constructivisme.

Il faudrait que je lui dise.

Et puisque s’éloigner d’un texte c’est le retrouver, le mot de la fin revient à Blanche.  « Partons défricher, transgresser, nous tromper, mais explorer encore. »

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Camille Rebetez est auteur de théâtre, scénariste et enseignant. Il a notamment publié « La grève des becs », « L’enfant et le monstre » ainsi que la série de bandes dessinés « Les indociles », dont l’adaptation en série TV est en cours.

Son texte est publié ici dans le cadre de la série « Ce que le confinement fait au théâtre » (lire l’appel à contributions)


Pour aller plus loin:


Crédit photos spectacle: François Bertaiola

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