Tu as aimé cette représentation?

Épisode 2 de la série « Nicolas fait des analyses », consacrée à la mise en scène du genre. Un travail réalisé dans le cadre de mes études (Cours « Pop cultures et genre », Université de Neuchâtel, 2015-2016) et republié ici.

Dans mon premier article consacré au genre dans les vidéos de Norman, j’ai avancé que ces vidéos ne peuvent pas, selon moi, se réduire à des questions de genre: les rapports entre femmes et hommes constituent une thématique parmi d’autres, que je me propose d’explorer. J’ai également annoncé que, plutôt que de m’intéresser à ce qu’est le genre, je vais tenter de montrer comment il est fabriqué dans ces vidéos.

Dans cet article, je vais m’attarder sur un premier procédé de « différentiation » lié au genre que j’ai déjà esquissé dans l’article précédent. Autrement dit, il s’agira de réfléchir à comment les différences entre femmes et hommes sont produites et véhiculées à partir de la vidéo ci-dessous:


 Pluriel…

Pour commencer, attardons-nous si vous le voulez bien sur quelques-unes des paroles prononcées par Norman dans cette vidéo:

Elles [les filles] ont un comportement assez bizarre: elles communiquent quand même avec les animaux.

Elles ont aussi une technologie d’avance par rapport à nous: elles utilisent des armes de torture.

Ce que j’essaie de vous dire tant bien que mal, c’est qu’elles veulent manger les humains.

Elles ont des conversations secrètes entre elles, qu’elles veulent pas nous faire partager. Je crois qu’elles préparent un plan maléfique.

C’est bizarre: nous on a deux bras, deux jambes, mais elles elles ont des membres cachés, qu’elles nous montrent jamais.

Qu’est-ce que ces phrases ont en commun? Elles (re)produisent des « représentations » – en langage courant on parle parfois de généralisations, de stéréotypes ou de modèles. La recette d’une représentation est assez simple (et heureusement car nous avons besoin de représentations pour faire sens du monde): il suffit d’attribuer à une catégorie de langage (en l’occurrence « les filles ») des caractéristiques. Cela fonctionne aussi pour « les adultes », « les étrangers », « les riches », etc. La notion de « représentation » telle que la définit Stuart Hall (2013: 3 – ma traduction) me parait utile: « Une représentation est la production de significations d’un concept à travers le langage. C’est le lien entre les concepts et le langage qui nous permet de nous référer soit au monde « réel » des objets, personnes ou événements, soit aux mondes imaginaires des objets, personnes et événements. » . Le mot « chaise » renvoie à un concept et ses caractéristiques: quatre pieds, une planche, un dossier. Norman, lui, ne s’intéresse pas au concept de « chaise », mais à celui de « fille »: en utilisant un pluriel comme « les filles », Norman généralise.

Femmes_peucètes_dansant,_fresque
« Femmes peucètes dansant, fresque » – Image: commons.wikimedia.org – « Il existe des idéaux de la masculinité et de la féminité, des interprétations de la nature humaine ultime qui procurent des moyens d’identification (du moins dans la société occidentale) de l’ensemble de la personne et constitue aussi une source de récits qui peuvent être utilisés de mille manières pour excuser, justifier, expliquer ou désapprouver le comportement d’un individu ou la façon dont il vit » (GOFFMAN 2002: 48)

Un deuxième élément qui me parait intéressant dans les phrases évoquée plus haut est la récurrence de l’opposition entre « elles » et « nous » (sous-entendu « les hommes »): par exemple « Elles ont aussi une technologie d’avance par rapport à nous » . Cet antagonisme se retrouve dans le titre et le propos de la vidéo présenté dans mon premier article: « 10 choses que les femmes font mieux que les hommes« . C’est que les mots et les concepts ne sont pas des îles isolées. Pour le dire avec les mots de Stuart Hall (2013: 13 – ma traduction) qui se fait l’écho de la pensée des constructivistes: « Les significations sont relationnelles » . La chaise se définit en opposition au tabouret, par exemple. Les femmes, en opposition aux hommes. On se pose en s’opposant. D’ailleurs, cette polarisation est cristallisée par l’invocation (pour rire?) d’un imaginaire extraterrestre: titre de  l’épisode (« MEUFS=OVNI »), sons (un bruit de synthétiseur qui revient quand Norman fixe la caméra), effet vidéo (les rayons de laser qui sortent des yeux d’une femme), champ lexical de l’étrangeté (par exemple les adjectifs « bizarre », « secrètes » et « cachés » dans les phrases citées plus haut). L’altérité est mise en scène, exacerbée.


… et singulier

Flamenco_dancer
« Flamenco dancer » – Image: commons.wikimedia.org

A-t-on besoin de voir toutes les chaises du monde pour définir ce qu’est une chaise? Vraisemblablement pas. Mais définir ce que sont les femmes ou les hommes me parait autrement plus délicat que de définir ce qu’est une chaise… Norman a-t-il rencontré toutes les femmes pour être sûr que ce qu’il dit est plausible? Est-il allé à la rencontre de tous les hommes pour être sûr que les caractéristiques qu’ils attribuent aux femmes ne se retrouvent pas chez certains d’entre eux? Le projet semblerait ambitieux – et difficile à financer.

Pourtant, Norman appuie, justifie, exemplifie son propos. Sa vidéo? Une succession de plans. Mais, si des variations existent, ces plans sont grosso modo de deux types différents: soit Norman est face à la caméra et s’adresse aux internautes que nous sommes (comme lorsqu’il dit « Elles ont des conversations secrètes entre elles qu’elles veulent pas nous faire partager. Je crois qu’elles préparent un plan maléfique. »), soit on assiste à des scènes jouées (comme lorsque deux filles sont filmées en train d’avoir une conversation). Cette alternance est une constante qui me semble être également une marque de fabrique des youtubeurs et youtubeuses (voir par exemple les vidéos de Cyprien). Car pour qu’une « représentation » fonctionne, il ne suffit pas d’avoir un mot et un concept. Il faut également un objet: c’est la partie concrète de la représentation. Selon Stuart Hall (2013: 3), il existe deux systèmes de représentations qui sont interdépendants: le premier consiste en un lien entre un objet et un concept, le second entre un concept et un mot. Après avoir fait des généralisations, Norman montre un exemple, une singularité. Après le discours sur les filles qui communiquent avec les animaux, l’exemple d’une fille qui communique avec un chat. Après le pluriel, le singulier qui fonctionne comme un preuve. Je laisse chacun libre de déterminer le degré de sérieux de ces preuves, mais évoquerai ce point dans un prochain article.

Dans l’article précédent, j’ai évoqué les similitudes entre les productions artistiques et les sciences sociales. Comme Norman, je prends souvent l’ascenseur entre les cas spécifiques et les généralités, entre le singulier et le pluriel. Norman met en scène deux femmes qui discutent pour parler de toutes les filles, de tous les garçons. De mon côté, je me concentre sur une vidéo en faisant le pari que mon analyse peut s’appliquer, dans une certaine mesure, à beaucoup de ses vidéos. Voire aux vidéos d’autres youtubeuses et youtubeurs. À la manière de Norman et pour se justifier, les anthropologues disent aussi « Je l’ai vu! Je l’ai entendu! » . Mêmes combats et mêmes armes?


 Bibliographie

GOFFMAN Erving. 2002. L’arrangement des sexes. Paris: La Dispute.115 p.

EVANS Jessica, HALL Stuart et NIXON Sean. 2013. Representation. Los Angeles: SAGE. 410 p.

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