Le théâtre, une expérience à vivre dans le lien

PAR MATTHIAS URBAN • Le goût de la pratique du théâtre se transmet-il ? Quelques réponses en me fondant sur mon expérience de comédien, de metteur en scène et de formateur.

Les cours de l’école de Théâtre Diggelmann à Lausanne m’ont profondément marqué. Le fondateur de cette école, Gérard Diggelmann, nous accueillait une fois par semaine, à raison d’une heure et demie de cours. Pendant près d’une décennie, j’ai suivi avec passion ces cours de théâtre, basés sur la méthode développée par le metteur en scène.

Qu’est-ce qui m’a été transmis ? Une méthode ? Un savoir technique ? Un solfège d’acting ? C’est avant tout un état d’esprit, basé sur la confiance et la complicité du groupe qui m’a permis d’aborder le théâtre et sa pratique, d’y grandir, jusqu’à aujourd’hui où j’ai choisi d’en faire mon métier.

Dans le cadre des mes réflexions actuelles sur la manière d’aborder le théâtre et son enseignement, je réfléchis à la façon de créer ce cercle de confiance afin que chaque participant trouve sa place dans un cadre bienveillant, nécessaire à mon sens pour se mettre en jeu, rencontrer l’autre et libérer toute sa créativité.

Découvrir son potentiel d’acteur

L’exercice et la pratique du théâtre apportent un nombre de bienfaits qu’on aurait tort de négliger, notamment dans le cadre scolaire ! Les outils qu’apportent l’enseignement du théâtre favorisent le lien entre oral et écrit, donnent vie au texte et le rendent à la fois ludique et porteur de sens. La lecture à voix haute, la prise de parole, la production de textes destinés à être lus et interprétés nécessitent une approche et un enseignement des bases du théâtre : un travail sur la voix, sur le corps, sur sa propre présence dans l’espace, sur l’écoute, et bien sûr sur l’interprétation.

L’enseignement du théâtre permet l’aisance dans l’oralité, la capacité à débattre, à entendre l’autre, développe la confiance en soi et la prise de parole. Il permet également de développer son imaginaire, de structurer sa pensée et d’affiner sa capacité à transmettre un message de façon cohérente. L’élève découvre son potentiel d’interprète, d’auteur et d’acteur.

C’est par le théâtre également que l’élève peut vivre et transmettre ses émotions, dans un cadre défini et bienveillant. Les exercices de base du théâtre engagent la voix, le corps en mouvement, les intentions, le sens, le rythme, l’écoute et le respect de l’autre. Ces notions sont fondamentales pour aborder les textes de théâtre (classiques ou contemporains) ou la poésie dans une perspective d’oralité.

Exister dans le groupe

Le théâtre favorise aussi les liens entre les participants, où chacun peut déployer son imaginaire créatif et exister individuellement au sein d’un groupe dans un rapport de confiance. Le théâtre est un laboratoire social, créatif, ludique, il offre de solides bases du vivre-ensemble.

Les jeunes particulièrement sont avides d’exprimer leur vision personnelle et partager leurs émotions face au monde qui les entoure. Le théâtre est un véhicule idéal pour sublimer les questions, les vertiges et les pressions d’un monde compétitif basé sur la performance. La place donnée à l’imaginaire créatif crée un espace unique, précieux et salutaire. Il convient d’en soigner les atours, de créer un cadre bienveillant laissant la place à chacun, au sein d’un groupe de confiance. L’enseignement du théâtre se base sur les rapports humains et apporte à chacun la possibilité d’exister au sein d’un groupe, de s’y exprimer, d’être entendu et écouté, de prendre connaissance de sa présence dans l’espace et dans l’esprit des autres. Rapidement, les élèves découvrent naturellement l’empathie, la place donnée à la pensée de l’autre. On entend, on écoute. On regarde. Une prise de conscience s’opère comme par magie, les élèves en jeu jouent ensemble.

Aujourd’hui des refontes diverses modifient le paysage de l’enseignement, les technologies numériques prennent de plus en plus de place dans les salles de classe. Il devient fondamental qu’un pendant existe, une alternative pédagogique qui engage le corps en mouvement et la voix, la pensée traduite en gestes et en action. La plupart des métiers exigent de solides bases de communication, de transmission rapides et concises d’idées, des notions d’oralité, de prise de parole, la capacité à débattre. Le théâtre apporte des outils nécessaires pour découvrir et parfaire l’adresse aux autres, la confiance en soi dans la prise de parole, l’attention dans l’écoute.

Créer du lien

C’est dans son territoire toujours infini que le théâtre est un terrain de jeu où l’imaginaire de chacun peut se déployer et devenir un espace de création ludique où l’on se rencontre soi-même et les autres. Ainsi, on peut espérer que les liens se renforcent entre les participants, où la tolérance et la bienveillance trouvent une place de choix, qui parfois fait défaut dans les cours d’école. Le théâtre est envisagé comme une école de vie, c’est un voyage dans l’humain qui fait grandir. Partager des émotions, ses doutes, ses envies, ses rêves ou ses peurs, c’est un acte généreux. C’est une action de solidarité humaine, qui mérite reconnaissance. Ce sont ces notions là que je recherche dans mon approche de l’enseignement du théâtre. Je souhaite apporter aux élèves un moment de prise de parole, de « prise d’être », un moment où exister différemment aux yeux des autres.

Pour en revenir à cette question primordiale – comment transmettre le goût du théâtre – il me semble important de revenir au groupe encore une fois. Le théâtre n’existe que dans le lien à l’autre, aux autres. Tout passe par le lien : la créativité, l’imaginaire, la folie, l’émotion.

Des situations à vivre

On peut imaginer des cours de théâtres de toutes les formes et de toutes les durées, avec des exercices de diction, où l’on s’exerce à travailler le souffle, la voix, les sonorités. On peut mettre en place des exercices qui engagent le corps dans l’espace, le corps au milieu des autres, le corps qui regarde ou qui est regardé. On peut penser à l’infini des exercices d’improvisation, colonne vertébrale de l’école Diggelmann. Il est passionnant d’imaginer ces situations où par exemple des personnes se croisent par hasard, et c’est un choc quand les souvenirs remontent à la surface, une scène se déclenche en pleine rue ! Ou imaginer l’irruption d’un inconnu, qui a un défaut de prononciation, en plein repas familial, porteur d’un secret qui va bouleverser chaque personne présente. Un enfant ose demander à un adulte d’éteindre le moteur de son 4×4 devant l’école. Une vieille femme bat son chien, va-t-on oser lui parler ? Va-t-on oser l’écouter malgré tout ? Un milliardaire s’ennuie, un dentiste veut changer de métier, une diva cherche un sens à sa vie. Il existe des milliers de situations à vivre, à explorer, à déformer, chacun selon son envie, sa folie. Pour permettre à chacun d’exploiter au mieux son potentiel de créateur, il faut créer le lien entre chacun, tisser un réseau de sympathie entre les participants. Une forme de solidarité, exempte de toute compétitivité, se noue. Des participants bénéficient de temps pour se confronter à leur fragilité, mettre en perspective leur sensibilité. C’est important d’investir dans le temps la création de cette zone de confiance, ce terreau fertile sur lequel va pousser l’imaginaire et la créativité de chacun.

Une place à l’école ?

Ce qui m’a été transmis, c’est un cadre bien défini, un cours structuré aux objectifs précis, une méthode pour aborder le jeu théâtral, dans un environnement propice à développer sa créativité, un espace de jeu solidaire et infini partagé par chaque participant. C’est cette intelligence humaine, cette générosité dans le lien, qui me semble être l’élément le plus probant dans l’enseignement du théâtre. Et si demain le théâtre trouvait sa place à l’école obligatoire, ce serait un défi majeur que d’imaginer la formation des enseignants autour de ces questions liées au jeu théâtral et à la créativité, à la construction de cet espace ludique, bienveillant, solidaire et empathique. Il faudrait peut-être commencer par avoir confiance, confiance en soi, et confiance en nous. Nous tous avons besoin du théâtre, pour nous raconter, nous définir, nous questionner, nous confronter. Un théâtre jubilatoire et politique, un théâtre vivant, inscrit sur le planning de la semaine ! Voilà ce que je souhaite transmettre aujourd’hui, ce rêve de théâtre faisant partie intégrante de la réflexion pédagogique de l’école obligatoire.


Matthias Urban est metteur en scène et formateur. Ce texte a initialement été publié dans la revue L’Éducateur et est reproduit ici avec l’accord de son auteur.

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