Cette obsession sérieuse du jeu

À peine avoir ouvert les yeux, l’enfant dit: « Je veux sortir du lit! » « Pourquoi? » « Pour jouer. »

L’Atelier 6/15 est une troupe de théâtre pour jeunes de la région biennoise. Ici on appelle les enfants comédien·ne·s. Pas participant·e·s. Pas élèves. Pas apprenti·e·s. Cette façon de nommer les individus peut paraitre anecdotique. Elle est néanmoins révélatrice de la façon dont on les estime. Elle est une politique de l’enfance.

Tout le monde sait très bien qu’il ne s’agit pas d’acteur·tice·s professionnel·le·s, diplômé·e·s, adultes. Mais comédien·ne·s quand même. Parce qu’on considère leurs jeux avec sérieux. Qu’il ne s’agit pas – dans nos yeux – d’adultes au rabais.

On peut rêver d’une école dont les classes ne seraient pas remplies d’élèves. Mais bondées de mathématicien·ne·s, de géographes, de poètes, de sportif·ve·s, de peintres, de chimistes, de musicien·ne·s.

Les adultes ne font-il pas autre chose, une fois réveillé·e·s et toute leur vie? Enfiler des costumes pour jouer vraiment à l’employé de banque, à la directrice, au caissier ou à l’animatrice. Parole du sociologue Erving Goffman: « Le monde entier, cela va de soi, n’est pas un théâtre, mais il n’est pas facile de définir ce par quoi il s’en distingue. »


Pour aller plus loin:

Le visage social de la jungle

L'entraide, l'autre loi de la jungle, Pablos Servigne et Gauthier ChapelleDe quelques cours de biologie on n’a retenu qu’une grossière caricature du principe de la sélection naturelle. Ô rage! On conçoit bien sûr que les humains parviennent parfois à s’entendre. Mais on imagine surtout que ce qui structure le vivant, c’est la compétition. Du protozoaire à l’homo sapiens. Ô désespoir! Les scientifiques et militants Pablo Servigne et Gauthier Chapelle mettent un peu d’ordre dans tout ça. Leur note d’espoir dépourvue de naïveté est un ouvrage qui s’intitule «L’entraide, l’autre loi de la jungle».

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Petit éloge de la poussière

La poussière pas la lumière. Écrire pas taper. L’ardoise pas le pixel. Debout pas assis·e. La pensée en train de se déployer. Pas préfabriquée. L’éponge pas la touche delete. Former des lettres pas frapper des flèches. La pagaille un peu. Tourner le dos. Accepter. Pas toujours faire face. Fragilisé·e pas maitriser. Et surtout la pensée un peu lente, complexe, complète, pas parcellaire, pas fractionnée, pas déchirée. L’architecture visible. L’ossature et la carcasse brute. Un power point, c’est un verre de cristal fracassé. Dispersé. L’ardoise noircie, une carte aux trésors. En 2020 aussi. Toujours. Alors oui, la nostalgie un peu. Pas la célébration à tout prix du numérique, des câbles, de l’informatique, des clouds. Le noir pas le blanc. La craie pas l’écran.

Où s’en vont ces vieux messieurs en cape noire qui désertent les classes? Il aurait fallu tracer ces mots à la main. Et puis tout effacer et regarder l’eau sécher.

À la soupe!

Sur une place de mon quartier, il y a un petit rocher haut d’une cinquantaine de centimètres et creusé sur le dessus. Les enfants viennent y « préparer la soupe ». De l’eau de la fontaine, quelques feuilles arrachées à l’arbre, des cailloux et de la terre. C’est un rituel sans fin.

Le théâtre n’est rien d’autre que cette marmite à l’eau trouble qui rassemble des individus autour d’elle. On dit – pour jouer – qu’elle nourrit. Et c’est à la fois vrai, sinon on n’y consacrerait sans doute pas toute cette énergie, et faux: personne ne se risque vraiment à ingurgiter cette soupe.