Ce que c’est qu’un·e artiste

Pour être tout à fait honnête je ne sais pas ce que c’est qu’un·e artiste. Adulte, il y a des questions qu’il ne faudrait plus poser.

Une musicienne je vois. Un auteur je comprends. Une peintre je conçois. Un metteur en scène j’envisage. Une actrice je visualise. Mais… un artiste? Cette aura de mystère.

Un jour de septembre j’ai poussé timidement la porte d’une bibliothèque vitrée pour trouver une réponse. À l’entrée: la droite ou la gauche. Et puis monter à l’étage. Ou pas. Pas vraiment le temps de réfléchir devant le regard pourtant bienveillant de la bibliothécaire. Pas eu le courage de lui adresser un « bonjour je voudrais savoir ce que c’est qu’un·e artiste s’il vous plait pitié ». Ça n’aurait pas fait très pro. Alors j’ai bifurqué. Un peu au hasard.

J’ai atterri devant un rayon. Ouvert quelques bouquins. Et la seule réponse obtenue se résume en gros à « l’art est ce que les gens définissent comme de l’art ». Dans la section « philosophie » j’aurais sans doute eu droit à quelques digressions en latin sur l’essence de l’art. En « littérature » j’aurais peut-être pu dresser une liste de critères qui définissent le génie artistique. Mais en « sciences sociales », « l’art est ce que les gens définissent comme de l’art ». Super!

Je suis Oedipe sidéré par l’énigme du sphinx.

Retentit alors la symphonie des « et si ». Une partition d’ailleurs exécutée par des musicien·ne·s plutôt que des artistes. Comme par hasard! Et si je n’avais pas eu la flemme de monter les escaliers? Et si j’avais bifurqué à gauche? Et si j’avais eu le courage de m’adresser à la bibliothécaire? Et si j’avais obtenu une réponse claire, rassurante, intelligente? Une réponse d’adulte? Et si j’avais tout simplement fait semblant de savoir?

Mais non. Ouvrir le capot. Plonger les bras à l’intérieur. Huile, câbles, tuyaux. S’attarder sur les processus. Pas uniquement la belle carrosserie. Scruter les rapports de pouvoir. Saluer le technicien lumière qui travaille dans l’ombre. Bloquer sur les catégorisations. Les légitimations. Vous fabriquerez le même objet artistique. Mais toi, tu seras artiste. Toi, technicienne. Vous peindrez un même tableau. Mais toi l’artiste. Toi l’artisan. Toi, tu seras adulé de ton vivant. Et toi, pas de chance, ovationnée dans ta tombe. Et pendant qu’on y est, toi la professionnelle. Toi l’amateur. Globalement il faut bien l’avouer, c’est le bordel. Et afin de ne pas oublier mes mains joliment salies par ce cambouis, je me suis fait tatouer sur la cuisse gauche cette formule espiègle et magnifique du sociologue et pianiste Howard Becker: « Au vrai, on s’aperçoit qu’il n’est pas excessif de dire que c’est le monde de l’art plutôt que l’artiste lui-même qui réalise l’oeuvre. » En latin.

Pour être tout à fait honnête il manque un point d’interrogation au titre de cet article. Certaines questions il ne faut jamais les laisser retomber par terre.

Apprendre à jouer dans un décor instable

En quelques jours l’école doit se réinventer. Les enseignant·e·s se familiarisent avec des outils informatiques encore inconnus 24 heures auparavant. Les élèves sont contraint·e·s de gérer au mieux leur organisation – tâche ô combien difficile pour certain·e·s. Tout à coup les règles du jeu changent. On en oublie certaines. On en ébauche d’autres. Dans une urgence plus ou moins marquée.

Et si cette crise sanitaire mettait à l’épreuve notre capacité d’adaptation? Notre résilience?

Et si d’une certaine manière elle préparait élèves, étudiant·e·s, voire individus en général à évoluer dans un monde bouleversé et bouleversant? Cet apprentissage souterrain ne figure pas au programme scolaire officiel. Effectuée notamment à travers la réorganisation rapide de l’école (mais pas forcément grâce à elle), l’initiation pourrait s’avérer précieuse pour affronter le futur qui vient.

Récemment, le secrétaire général de l’ONU a qualifié la crise de « plus grand défi pour nous depuis la Seconde Guerre mondiale ». Sans s’attarder trop en détails sur l’ethnocentrisme d’une telle affirmation, ce propos met en lumière un constat: nous avons peut-être remarqué que nous ne naviguons plus dans les eaux tranquilles de l’Europe post-Guerre Mondiale (aisée et blanche). Mais nous sentons que nous voguons dans une mer légèrement plus tumultueuse.

Alors, regretter le temps jadis?

Alors, rejouer les gammes de la compétition?

Alors, pleurer les espoirs de nos grands-parents?

La maison avec la piscine.

Le 4×4 et les vacances en Thaïlande.

Alors, prier pour le retour du soleil?

Ou alors, fabriquer des boussoles?

Alors, apprivoiser comme on peut cette tempête?

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Quel théâtre après la fin du monde?

Et si tout s’effondre, qui se souciera encore de traverser un plateau de théâtre?

Vous l’avez entendu. Les nouvelles de la terre ne sont pas bonnes. Il parait que nous vivons désormais une époque particulière: bouleversements climatiques et destruction massive du vivant augurent des jours sombres. Selon les collapsologues, notre société va s’écrouler. Et la perspective de cette chute génère de l’angoisse.

De quoi demain sera-t-il donc fait?

Dans le brouhaha ambiant, on a parfois l’impression que l’être humain ne connait que deux modes de vie. D’un côté le nôtre. Que l’on nomme industriel, capitaliste, moderne ou occidental. Et de l’autre un mode de vie barbare. Si notre monde s’effondre, on basculera forcément de la civilisation à la sauvagerie, irrévocablement du ragoût de tofu au steak de rat (saignant), définitivement de la culture à la nature. Les meutes de banquiers en costard déserteront les centres financiers pour rejoindre les forêts où ils deviendront des loups. Sanguinaires et solitaires.

Mais c’est un peu réducteur.

Un coup d’oeil sur l’histoire de l’être humain permet de prendre de la distance. En tout cas c’est mon anxiolytique. Notre espèce existe depuis 300’000 ans environ. L’homme industriel, disons 200 ans. Ça calme. En plus, de multiples formes de société se sont développées ailleurs qu’en Europe. Oui oui, j’vous assure! Dans le désert, dans la forêt tropicale, sur la banquise. Et il serait injuste de ne les regarder qu’à travers le prisme de la sauvagerie. Car toutes ont fabriqué des savoirs et des savoir-faire complexes. Il suffit d’aller se promener dans un musée d’ethnographie pour s’en rendre compte. Et toutes ont également fabriqué des formes poétiques: rituels dansés, masques taillés ou mythes à raconter.

Bref, il est probable que ce qui nous attend ne sera effectivement pas toujours drôle. Mais ce ne sera probablement pas (uniquement) sauvage.

Si l’être humain survit à ses bêtises, le théâtre a peut-être encore de beaux jours devant lui dans les sociétés post-chute. Malgré tout.

Mais il faudra sans doute réapprendre la sobriété.

Est-ce qu’au cas où, on s’y mettrait déjà?