Héloïse Desrivières: « J’invite à trouver l’élève insubordonné·e qui est en soi ! »

Branchez votre stéthoscope sur une zone à défendre contre des oiseaux de métal! Vous y êtes, mousaillon·ne? À moins que… Orientez plutôt l’antenne en direction d’une école autogérée des alentours de Londres, d’un pays imaginaire peuplé de pirates à crochets et de fées à clochettes ou d’une ile du Pacifique où s’échouent quelques majestés des mioches. Ça y est, bande de corsaires? Vous captez le signal? Cette clameur tissée de négociations et d’inventions?

L’autrice de théâtre Héloïse Desrivières a su la percevoir. Sans doute grâce à une ouïe particulièrement fine, elle publie en 2025 la pièce Qui a dit qu’il fallait être sage? aux éditions Théâtrales jeunesse. Son « antimanuel de piraterie contemporaine » (sic!) explore les méandres de l’utopie et les aléas des décisions collectives. La forme de cette pièce chorale? Un archipel de fragments où barbotent en bonne intelligence néologismes, pronoms variés et points médians. Elle revient ici sur les trésors et les contours de cette ode à l’indocilité. Interview.


Alors, qui a dit qu’il fallait être sage ?

Héloïse Desrivières : Je ne sais pas. J’ai l’impression que cette idée de sagesse est une petite ritournelle qu’on nous rabâche tout le temps : «Il faut être sage ! Il faut être sage !». Mais je me rends compte que souvent, quand on ne l’est pas trop, on va plus loin, on trouve des choses plus intéressantes sur le chemin, on fait des rencontres qui décapent, on transforme le réel.

Il y a un aspect systémique au fait d’obéir, de se conformer aux règles érigées. On ne nous dit pas que la loi c’est une fiction. Que le système de droit est basé sur une fiction collective. On ne nous dit pas que la grammaire est un système de règles qui sont érigées à des fins politiques. On nous dit : «C’est ça la règle et tu dois y obéir», comme si c’était un immuable. Comme si Dieu l’avait posée là. Mais on ne nous dit jamais : «Les règles, vous pouvez y participer !»

Et j’ai envie de remettre cela en question.

Héloïse Desrivières, "Qui a dit qu'il fallait être sage?"
Héloïse Desrivières, « Qui a dit qu’il fallait être sage? », Théâtrales jeunesse, 2025.

À la base, Qui a dit qu’il fallait être sage ? est une commande pour des jeunes de quatrième, troisième, seconde. J’avais envie de répondre à des désirs de faire société que j’avais moi-même à cet âge-là. Je crois que ça vient de là. J’aurais d’ailleurs bien aimé qu’on me dise ça quand j’étais adolescente. Qu’on me dise que j’avais cette place-là, à treize ans. Que j’avais le droit de changer les choses. Que je pouvais avoir mon mot à dire.

Ces questions d’obéissance et de pouvoir sont au coeur de débats dans le paysage éducatif contemporain. Je pense notamment à l’influence de la psychologue Caroline Goldman, sa critique de la parentalité positive, sa défense de certaines pratiques punitives comme le «time out». Ou alors à certaines formes actuelles d’exclusion, d’infantisme, comme la multiplication des espaces sans enfants.

Et ton œuvre, en ce sens, résonne également comme un plaidoyer pour davantage de convivialité, de collectif, de jubilation, d’utopie, d’indocilité. Est-ce un manifeste pour l’enfance ?

Oui ! Ça c’est clair ! Je suis pour qu’on passe du temps ensemble. Je ne suis pas une spécialiste de ces questions de pédagogie pure et je ne peux pas dire que j’ai nourri mon écriture avec cela. Par contre, ce sont des réflexions que j’ai sur le statut de l’enfant. Je crois que les enfants devraient avoir plus de droits, qu’on devrait leur faire davantage confiance et qu’on devrait les écouter dans un espace qui ne les met pas en danger.

J’ai par ailleurs l’impression que dans la société, il y a des enfants qui ont tous les droits sans même comprendre que ce sont des droits et que cela implique des devoirs. Ou au contraire, il y a des enfants qui sont dans des situations de privation totale.

Mais c’est trop chouette de voir que les droits vont de pair avec des obligations. Ce n’est pas seulement prendre, c’est aussi donner.

Dans ton propre parcours, comment as-tu vécu ces enjeux éducatifs ?

Quand on est adulte et qu’on a des enfants, on se demande comment nos parents nous ont éduqué·es. On voit bien que tout le monde fait ce qu’il peut et galère de la même manière. Sur certains aspects, je me dis que mes parents ont été défaillants.

Chez nous le «non» n’existait pas.

Héloïse Desrivières

Et en même temps ils m’ont appris des choses fondamentales. J’ai eu la chance d’apprendre la liberté. Ils m’ont encouragée à être libre. Ils ont cru en moi à ces endroits-là. Et ça a fait de moi quelqu’un qui n’a pas peur, qui est impétueux, qui prend des risques, mais qui va donc se prendre des murs, qui va chercher ses propres limites et qui va se mettre en danger régulièrement. Chez nous le «non» n’existait pas. Et quand j’en parle à ma mère aujourd’hui, elle me dit : «Mais de toute manière ça ne servait à rien de te dire « non ». Tu aurais dans tous les cas trouvé un moyen de le transformer en « oui ».»

D’ailleurs la pièce est dédiée à tes parents ?

C’est une décision que j’ai prise tout à la fin du processus d’écriture. Parce qu’ils m’ont justement appris la liberté. Et ça, ce n’est pas rien.

Il n’y a donc pas eu de conflits ? De ruptures ?

Héloïse Desrivières

Bien sûr ! J’ai vécu tout ça ! Je suis partie de chez mes parents très tôt. J’étais très en colère. Et en même temps j’avais la force de partir et de leur dire qu’ils me saoulaient et que je n’étais pas d’accord avec eux. Devenue adulte, je me dis que je ne sais pas trop avec quoi je n’étais pas d’accord à l’époque. Mais j’avais juste envie d’exprimer des choses au monde. Et puis surtout, comme j’ai grandi sans limites, j’avais besoin d’en trouver.

Mais effectivement, je n’ai pas grandi dans un système oppressif duquel il faut s’extraire. J’ai grandi dans un système où il n’y avait pas de cadre. Il fallait donc en trouver un.

Revenons à quelques caractéristiques de la pièce Qui a dit qu’il fallait être sage ? Si tu devais la résumer en une formule, qu’est-ce que cela donnerait ?

Une pièce pour apprivoiser la liberté !

Découvrir un extrait de « Qui a dit qu’il fallait être sage? »

Antre des Possibles avertis

Qui a dit qu’on ne pouvait pas dessiner la liberté ?
Qui a dit qu’on ne pouvait pas inventer des lendemains qui chantent ?
Qui a dit qu’on ne pouvait pas soulever les montagnes ?
Qui a dit qu’on ne pouvait pas sourire à ses voisin·es ?
Qui a dit qu’on ne pouvait pas tout court ?
Qui a dit chut ?
Qui a dit ça ?
Chut ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Chut ?
Qui a dit qu’on devait attendre les bras croisés ?
Qui a dit qu’on devait rester là sans bouger ?
Qui a dit qu’on devait écouter les promesses des gens sans courage ?
Qui a dit qu’on devait arrêter de croire aux miracles ?

Aber, aven, estacade, veld,  : il y a tout un vocabulaire spécifique qui peuple notamment les titres des scènes. Des mots qui semblaient avoir pris la poussière.

Mais ceux-ci côtoient aussi les néologismes : utopier, collectifier, deshonter, attendir, folier, arpendre. Que nourrit cette langue à la fois ancienne et nouvelle ?

En tant qu’écrivaine, je considère que la langue est vivante. Que c’est comme de la boue pour faire une sculpture. On peut la remodeler. C’est un espace dans lequel on peut s’autoriser à inventer et aussi ressortir des choses qu’on a oubliées dans le placard. C’est vraiment important de jouer sur les deux tableaux à la fois.

Une langue, elle a une richesse liée à son l’histoire, ses usages, ses contextes. On peut recréer de la richesse en faisant sonner à nouveau des éléments qui avaient pris un peu de poussière. Par exemple, le mot «autrice», qui existait déjà. Ces mots ont la puissance des fantômes parce qu’on sait qu’ils sont là, mais on ne les voit pas. Des mots comme «aber», qui ont du sens pour des spécialistes, sont un peu des mots magiques.

Et j’aime bien également les mots inventés. Il y a une activité que j’adore animer en atelier d’écriture. C’est rapide, ça prend trois minutes. Je demande aux gens de faire une liste de mots qu’ils aiment bien, puis de les transformer en verbe. Cela leur donne un pouvoir d’action.

Tu indiques dans une note de lecture que pour lire ou monter ce texte, il faut trouver son propre chemin. Mais je ne vais pas être sage et te poser quand même la question : quelles pistes donnerais-tu à un enseignant ou une enseignante qui souhaiterait mettre en voix ou en scène cet anti-manuel de piraterie contemporaine avec sa classe ?

J’invite à trouver l’enfant, le petit garnement, l’élève insubordonné qui est en soi ! Ils peuvent se donner des contraintes folles et faire confiance à leur lecture intuitive.

Même avec des petites interventions et une préparation anarchique, on peut toucher aux fondamentaux du théâtre

Héloïse Desrivières

Il y a un truc que j’aime bien faire avec des élèves, c’est leur donner la possibilité de choisir leur chemin. Parce qu’on ne leur demande jamais comment ils veulent lire ! Souvent en atelier, j’arrive avec des textes en classe. Et après une lecture individuelle ou collective, les élèves choisissent les extraits qu’ils aiment, qui les touchent, qui leur parlent. Ce qui est assez drôle, c’est qu’ils ne choisissent pas les mêmes. Ensuite, ils les ordonnent et doivent justifier leurs choix, en jouant sur l’unité littéraire ou les contrepoints.

Très vite, cela pose de grosses questions de dramaturgie et de mise en scène. Même avec des petites interventions et une préparation anarchique, on peut toucher aux fondamentaux du théâtre et créer du débat.

Et pour bien travailler l’anarchie, entre guillemets, dans les salles de classe, le seul conseil que je donnerais est de maîtriser le temps. De tout travailler au chronomètre pour qu’il y ait quand même un cadre.

Merci ! Cela valait donc la peine de poser la question…

Une autre proposition que je fais, qui n’est pas rationnelle, est de dédicacer le livre en amont des interventions. S’il y a une classe ou un enseignant qui veut commander le livre, il peut passer par ma compagnie ou par moi. Je peux préparer un envoi pour une classe, et chaque élève va recevoir son exemplaire avec une dédicace à son nom.

J’ai vu à quel point cela changeait le rapport au livre. Je prends donc le temps de faire ça quand on me le demande. Parce que c’est autrement plus beau. Ça devient spécial.

Un élève m’a un jour confié qu’il gardait son exemplaire dédicacé sous son oreiller. D’autres le lisaient avec leurs parents. Il y en a un qui l’avait prêté à sa grand-mère… qui n’a jamais voulu le lui rendre !

Espérons que tu ne te fasses pas dépasser par cette proposition!

On n’est quand même pas si nombreux à vraiment s’intéresser au théâtre. Je ne dis pas ça par désespoir, mais par honnêteté. Et c’est un geste qui peut contribuer à prendre soin les uns des autres, à faire que cela se passe bien dans les classes, avec les enseignants.

Car si les enseignants ne sont pas là pour partager avec les jeunes, ça ne marche pas. Moi-même, j’ai rencontré le théâtre grâce à une prof.

Courtes répliques

  1. La première histoire dont tu te rappelles? Pétronille et ses 120 petits
  2. Qui formait la tribu de ton enfance? Mes frères et sœurs, mes parents, mes grands-parents
  3. Plutôt salle de classe ou cour de récréation? Salle de classe
  4. Un détail qui t’a marqué chez un·e prof? Ma prof d’éco cherchait toujours à déconstruire les récits établis et nous montrer le dessous des cartes
  5. Quel est ton pouvoir magique? Tenir et rebondir

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