À la soupe!

Sur une place de mon quartier, il y a un petit rocher haut d’une cinquantaine de centimètres et creusé sur le dessus. Les enfants viennent y « préparer la soupe ». De l’eau de la fontaine, quelques feuilles arrachées à l’arbre, des cailloux et de la terre. C’est un rituel sans fin.

Le théâtre n’est rien d’autre que cette marmite à l’eau trouble qui rassemble des individus autour d’elle. On dit – pour jouer – qu’elle nourrit. Et c’est à la fois vrai, sinon on n’y consacrerait sans doute pas toute cette énergie, et faux: personne ne se risque vraiment à ingurgiter cette soupe.

Ces histoires millénaires qui renaissent

Ça a déjà été fait. Parfois on le pense. Je l’avoue! Voire on le dit. Mais il n’y a sans doute rien de plus triste que cette phrase dans la bouche d’un·e adulte évaluant l’œuvre d’un·e élève. Une sentence qui se décline parfois en une fatigue. Ou pire. Un soupire.

Pouvoir injuste qui nie une expérience forcément singulière en se servant de l’arme de la connaissance. Mais « la connaissance des expériences des autres ne rend pas du tout expérimenté » , rappelait Célestin Freinet (« Capitalisme de culture »). Pour apprendre il faut donc toujours se réapproprier. Sans cesse incorporer. En permanence rejouer.

Le culte de l’originalité est d’ailleurs assez récent dans l’histoire de l’art: l’art contemporain en a fait son moteur. Au point d’ériger la transgression en norme. Mais l’art classique, par exemple, assumait pleinement son goût pour la reprise.

Pédagogie par l’expérience

Et entre l’idolâtrie artistique de l’originalité et la tyrannie pédagogique de la nouveauté, il n’y a qu’un pas. Alors, avec Jacques Rancière, « laissons les explicateurs « former » le « goût » et l’ « imagination » des petits messieurs, laissons-les disserter sur le « génie » des créateurs. Nous nous contenterons de faire comme ces créateurs: comme Racine qui apprit par coeur, traduisit, répéta, imita Euripide, Bossuet qui en fit autant pour Tertullien, Rousseau pour Amyot […]. » (« Le maitre ignorant »)

J’aimerais regarder tous les recommencements, tous les balbutiements, avec des yeux qui brillent.

Est-ce qu’on dit à l’enfant qui fait ses premiers pas « Ça a déjà été fait? ». Au soleil qui se lève?

D’une certaine manière le théâtre est en fait un habitué du recyclage. Il a son répertoire. Comme le jazz a ses standards. Et qu’est-ce que le répertoire théâtral, sinon ce recyclage? On rejoue « Le Tartuffe » de Molière. Mais pas tout à fait comme avant. Oui, ça a déjà été fait. Mais pas tout à fait comme ça. Pas grand-chose de nouveau sous le soleil, donc!

« Je veux écouter les histoires des anciens encore et encore / Ces histoires millénaires qui renaissent / On s’est connu y a trois mille ans, on se retrouve maintenant / Et nos enfants feront de même »

Ce que c’est qu’un·e artiste

Pour être tout à fait honnête je ne sais pas ce que c’est qu’un·e artiste. Adulte, il y a des questions qu’il ne faudrait plus poser.

Une musicienne je vois. Un auteur je comprends. Une peintre je conçois. Un metteur en scène j’envisage. Une actrice je visualise. Mais… un artiste? Cette aura de mystère.

Un jour de septembre j’ai poussé timidement la porte d’une bibliothèque vitrée pour trouver une réponse. À l’entrée: la droite ou la gauche. Et puis monter à l’étage. Ou pas. Pas vraiment le temps de réfléchir devant le regard pourtant bienveillant de la bibliothécaire. Pas eu le courage de lui adresser un « bonjour je voudrais savoir ce que c’est qu’un·e artiste s’il vous plait pitié ». Ça n’aurait pas fait très pro. Alors j’ai bifurqué. Un peu au hasard.

J’ai atterri devant un rayon. Ouvert quelques bouquins. Et la seule réponse obtenue se résume en gros à « l’art est ce que les gens définissent comme de l’art ». Dans la section « philosophie » j’aurais sans doute eu droit à quelques digressions en latin sur l’essence de l’art. En « littérature » j’aurais peut-être pu dresser une liste de critères qui définissent le génie artistique. Mais en « sciences sociales », « l’art est ce que les gens définissent comme de l’art ». Super!

Je suis Oedipe sidéré par l’énigme du sphinx.

Retentit alors la symphonie des « et si ». Une partition d’ailleurs exécutée par des musicien·ne·s plutôt que des artistes. Comme par hasard! Et si je n’avais pas eu la flemme de monter les escaliers? Et si j’avais bifurqué à gauche? Et si j’avais eu le courage de m’adresser à la bibliothécaire? Et si j’avais obtenu une réponse claire, rassurante, intelligente? Une réponse d’adulte? Et si j’avais tout simplement fait semblant de savoir?

Mais non. Ouvrir le capot. Plonger les bras à l’intérieur. Huile, câbles, tuyaux. S’attarder sur les processus. Pas uniquement la belle carrosserie. Scruter les rapports de pouvoir. Saluer le technicien lumière qui travaille dans l’ombre. Bloquer sur les catégorisations. Les légitimations. Vous fabriquerez le même objet artistique. Mais toi, tu seras artiste. Toi, technicienne. Vous peindrez un même tableau. Mais toi l’artiste. Toi l’artisan. Toi, tu seras adulé de ton vivant. Et toi, pas de chance, ovationnée dans ta tombe. Et pendant qu’on y est, toi la professionnelle. Toi l’amateur. Globalement il faut bien l’avouer, c’est le bordel. Et afin de ne pas oublier mes mains joliment salies par ce cambouis, je me suis fait tatouer sur la cuisse gauche cette formule espiègle et magnifique du sociologue et pianiste Howard Becker: « Au vrai, on s’aperçoit qu’il n’est pas excessif de dire que c’est le monde de l’art plutôt que l’artiste lui-même qui réalise l’oeuvre. » En latin.

Pour être tout à fait honnête il manque un point d’interrogation au titre de cet article. Certaines questions il ne faut jamais les laisser retomber par terre.

La boite à outils de Jacques Rancière

Arrangée par un de mes enseignants, ma rencontre avec le philosophe Jacques Rancière a été un coup de foudre.

Cet intellectuel né en 1940 explore les liens entre esthétique et politique. Notamment à travers l’histoire du mouvement ouvrier.

Parfois, on a l’impression que des mots décrivent des aspirations que l’on avait, des pratiques que l’on bricolait. Et en même temps, ces mots génèrent de nouvelles représentations et renouvellent des façons de faire.

Gilles Deleuze l’affirmait: « C’est ça, une théorie, c’est exactement comme une boite à outils. Il faut que ça serve, il faut que ça fonctionne. » Voici un panorama de quelques outils conceptuels de l’auteur du « Maitre ignorant ».

À faire fonctionner sans modération!

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Génération fantôme

Génération fantôme

Le monologue qui suit est issu de la pièce de théâtre « Génération fantôme » de Camille Rebetez.  Publiée en 2019 aux Éditions Passage(s), l’œuvre résonne avec la crise sanitaire, politique et existentielle actuelle. Cette seizième scène particulièrement!

Et plus loin, en écho, un portrait de l’auteur et du processus de création de ce spectacle fabriqué avec une trentaine d’élèves.


16. Génération fantôme

PAR CAMILLE REBETEZ

(Blanche tient toujours son chien en laisse. Durant ce monologue, certain-es Fugueur-euses, la rejoignent.)

BLANCHE – Vivre une crise. Une vraie grande crise qui nous oblige. Vivre un autre état du monde.

Yeux dans les yeux avec le vide.

Ne plus jamais sortir d’un shop de station d’essence avec un Kinder Bueno, comme un toxico qui s’envoie son dernier shoot de plaisir raté avec la nuit.

Voir des étagères vides, des pénuries.

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