Prétexte

– Et tu as dessiné quoi, à la crèche?

– Ben rien! J’ai juste dessiné.

Cela fait sérieux: on affirme qu’on a un message à transmettre. Que c’était une nécessité, une urgence existentielle de s’emparer de ce thème, précise-t-on avec la voix grave, un peu tremblante, le regard à l’horizon et l’écharpe indomptable.

Jouer une histoire. L’adulte pense que l’histoire c’est le texte. Et jouer, un prétexte. L’enfant à l’intérieur le regarde avec tendresse et se dit qu’un jour, sans doute, l’adulte apprendra.

Il faut tout un village pour élever un enfant

L’autre jour une brocante fermée tirait sa langue composée de livres exposés. Un titre m’attire: « Il faut tout un village pour élever un enfant ». Je glisse deux francs dans la boite. Je n’ai pas lu le livre parce que la couverture me suffit amplement.

C’est vrai ça, pour élever un enfant, il faut:

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Cher Fabrice,

J’aurais voulu avoir huit enfants et les emmener chaque soir au Théâtre Am stram gram que tu diriges. Ce rêve ne se réalisera pas puisque tu pars. Est-ce que tu perçois la tristesse dans ma voix quand je dis ça ? Je me console en me disant que de toute manière l’arc jurassien dans lequel j’évolue est un peu à Genève ce que Vladivostok est à Moscou. Une consolation, c’est un mensonge habillé en robe de soirée rouge.

Le programme de ta dernière saison est sorti hier. J’aurais tellement aimé emmener les gamins au Prince de la terreur, contempler Pinocchio et danser comme des fous sous la boule à facettes de la boom littéraire. Avec la tribu de marmots on aurait ri, pleuré, eu un petit peu peur, on aurait été très en colère et on aurait hurlé de rire. Oui tout ça. On aurait bu un sirop grenadine.

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Cette obsession sérieuse du jeu

À peine avoir ouvert les yeux, l’enfant dit: « Je veux sortir du lit! » « Pourquoi? » « Pour jouer. »

L’Atelier 6/15 est une troupe de théâtre pour jeunes de la région biennoise. Ici on appelle les enfants comédien·ne·s. Pas participant·e·s. Pas élèves. Pas apprenti·e·s. Cette façon de nommer les individus peut paraitre anecdotique. Elle est néanmoins révélatrice de la façon dont on les estime. Elle est une politique de l’enfance.

Tout le monde sait très bien qu’il ne s’agit pas d’acteur·tice·s professionnel·le·s, diplômé·e·s, adultes. Mais comédien·ne·s quand même. Parce qu’on considère leurs jeux avec sérieux. Qu’il ne s’agit pas – dans nos yeux – d’adultes au rabais.

On peut rêver d’une école dont les classes ne seraient pas remplies d’élèves. Mais bondées de mathématicien·ne·s, de géographes, de poètes, de sportif·ve·s, de peintres, de chimistes, de musicien·ne·s.

Les adultes ne font-il pas autre chose, une fois réveillé·e·s et toute leur vie? Enfiler des costumes pour jouer vraiment à l’employé de banque, à la directrice, au caissier ou à l’animatrice. Parole du sociologue Erving Goffman: « Le monde entier, cela va de soi, n’est pas un théâtre, mais il n’est pas facile de définir ce par quoi il s’en distingue. »


Pour aller plus loin:

À la soupe!

Sur une place de mon quartier, il y a un petit rocher haut d’une cinquantaine de centimètres et creusé sur le dessus. Les enfants viennent y « préparer la soupe ». De l’eau de la fontaine, quelques feuilles arrachées à l’arbre, des cailloux et de la terre. C’est un rituel sans fin.

Le théâtre n’est rien d’autre que cette marmite à l’eau trouble qui rassemble des individus autour d’elle. On dit – pour jouer – qu’elle nourrit. Et c’est à la fois vrai, sinon on n’y consacrerait sans doute pas toute cette énergie, et faux: personne ne se risque vraiment à ingurgiter cette soupe.