Le coeur saltimbanque

Je n’aime pas spécialement le théâtre.

Disons que j’ai eu l’enfance sous chapiteau.

Je me souviens des premières roulades sur de vieux tapis poussiéreux dans une usine désaffectée des Gorges du Pichoux. Aux alentours de sept ans les « TADAM! » triomphants du prof d’acrobaties.

Puis de l’inscription à un premier cours extrascolaire de magie, salle Saint-Georges. Avec une première confidence: « On ne révèle jamais un secret de magicien ».

Une grosse tente rouge et bleu sera ensuite hissée sur les hauts de la ville.

Y faire valser les premières balles. Une, deux, trois. Les faire tomber. Combien d’après-midis gâchés à ce jeu interminable de se relever?

Un week-end par année les grands-parents offraient les entrées au Knie.

Les cours de cirque c’était aussi une histoire de famille. La mère au volant de notre roulotte 7 places. Un frère au trampoline. L’autre au diabolo. La soeur aux tissus aériens. Le père en homme de piste. Talkie-walkie à la main.

Se cacher sous la jupe ronde du trampoline avec un copain clown pour tenter de distraire des camarades durant un numéro – sans doute la plus grande bêtise de ma vie.

Tomber secrètement amoureux des voltigeuses est-ce que ça faisait mal?

Un ami familier des pirouettes grattait les cordes d’une guitare pendant les pauses. Les coulisses crachaient les enfants sur la piste circulaire. Puis les ravalaient.

Et faire danser dans tous les sens les trois, quatre, cinq balles.

Viendront ensuite les rêves de tournées. Passer un examen. Pratiquer quinze heures de cirque par semaine durant un an. Rater un examen. Il y a des rebonds plus cruels que d’autres.

Un dernier tour de piste et puis s’en va. BOING! Atterrir adolescent sur les planches du théâtre. SPLATCH! Molière les bras ouverts.

Du cirque je me souviens du fourmillement jubilatoire. Des disciplines juxtaposées pêle-mêle. Sans hiérarchie. La joyeuse valse des numéros de trapèze, magie, bascule, jonglage, fil de fer. Et aussi le cliquetis mélancolique d’une musique du Cirque du Soleil: Alegria.

Au théâtre maintenant j’ai un faible pour les Arlequin et les Scapin. Les Fantasio et les Charlot. La nostalgie des pitres. Le fracas des farces et des cascades. La couleur des ballons et la poussière des valises.

Les mots acrobates.

C’est vrai. J’aime l’art dramatique d’un amour de seconde main – peut-être les seules qui tiennent. Car sous le masque du théâtre j’ai le coeur saltimbanque.

Mais on ne révèle jamais un secret de magicien.

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