Apprendre à jouer dans un décor instable

En quelques jours l’école doit se réinventer. Les enseignant·e·s se familiarisent avec des outils informatiques encore inconnus 24 heures auparavant. Les élèves sont contraint·e·s de gérer au mieux leur organisation – tâche ô combien difficile pour certain·e·s. Tout à coup les règles du jeu changent. On en oublie certaines. On en ébauche d’autres. Dans une urgence plus ou moins marquée.

Et si cette crise sanitaire mettait à l’épreuve notre capacité d’adaptation? Notre résilience?

Et si d’une certaine manière elle préparait élèves, étudiant·e·s, voire individus en général à évoluer dans un monde bouleversé et bouleversant? Cet apprentissage souterrain ne figure pas au programme scolaire officiel. Effectuée notamment à travers la réorganisation rapide de l’école (mais pas forcément grâce à elle), l’initiation pourrait s’avérer précieuse pour affronter le futur qui vient.

Récemment, le secrétaire général de l’ONU a qualifié la crise de « plus grand défi pour nous depuis la Seconde Guerre mondiale ». Sans s’attarder trop en détails sur l’ethnocentrisme d’une telle affirmation, ce propos met en lumière un constat: nous avons peut-être remarqué que nous ne naviguons plus dans les eaux tranquilles de l’Europe post-Guerre Mondiale (aisée et blanche). Mais nous sentons que nous voguons dans une mer légèrement plus tumultueuse.

Alors, regretter le temps jadis?

Alors, rejouer les gammes de la compétition?

Alors, pleurer les espoirs de nos grands-parents?

La maison avec la piscine.

Le 4×4 et les vacances en Thaïlande.

Alors, prier pour le retour du soleil?

Ou alors, fabriquer des boussoles?

Alors, apprivoiser comme on peut cette tempête?


La société comme théâtre

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« Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. » William Shakespeare, « Le marchand de Venise »

Argument central de cet article: la métaphore du théâtre peut nous être utile pour comprendre ce que nous vivons. Cap sur les sciences sociales!

« Le monde entier, cela va de soi, n’est pas un théâtre, mais il n’est pas facile de définir ce par quoi il s’en distingue. » Cette formule est signée Erving Goffman. Le sociologue étasunien, dans son ouvrage intitulé « La mise en scène de la vie quotidienne: la présentation de soi », tisse des parallèles entre le fonctionnement de la vie sociale et celui de l’art dramatique.

Tout comme les comédien·ne·s, les acteur·trice·s sociaux·les que nous sommes interprétons une multitude de rôles: celui de l’amie, celui du conjoint, celui de la professionnelle, celui du membre de la famille. Nous les interprétons de façon plus ou moins sincère. Et nos représentations sociales se déroulent elles aussi dans des décors – que Goffman nomme « régions ».

Bref. Tout cela pour rappeler que l’analogie entre le théâtre et la société est courante. Une comédienne joue devant un décor. Un acteur social évolue dans un monde.

Sauf qu’aujourd’hui le décor tremble et le monde bouge.


Une nouvelle ère

C’est la thèse de l’anthropocène. L’homme blanc, occidental et aisé (oui, encore lui!) avait l’impression de jouer devant un décor inerte. À l’avant-scène, la culture. L’agitation des humains. Et derrière, la nature. L’immobilité paisible de l’environnement.

anthropocene-theatreL’anthropocène? C’est cette ère géologique dans laquelle nous sommes entré·e·s, où « la force la plus importante qui façonne la terre, c’est l’humanité prise en bloc et d’un seul tenant. D’où le nom proposé, celui de l’Anthropocène (cène pour « nouveau », anthropos pour « humain »). » Voici la définition qu’en donne le sociologue Bruno Latour dans son ouvrage « Face à Gaïa » (p. 148) en se basant sur les travaux de climatologues.

D’ailleurs, petite devinette pour le plaisir. Qui sont les spécialistes du climat?

  1. Les économistes
  2. Les climatologues
  3. Les électeur·trice·s de Trump

Les gagnant·e·s remportent un Sugus.

Bruno Latour envisage également cette nouvelle ère géologique comme une ère philosophique, anthropologique, politique, « pour commencer à se détourner pour de bon des notions de « Moderne » et de « modernité » (« Face à Gaïa », p. 154).

Et pour ce faire, il utilise la métaphore du théâtre. Tadaaaaaam!

Cela peut paraitre paradoxal mais, pour gagner en réalisme, il faut laisser de côté le pseudo-réalisme qui prétend tirer le portrait d’humains se pavanant devant un décor de choses. (« Face à Gaïa », p. 80)

Simplifions à l’extrême. L’humain « moderne » croyait que ses actions n’avaient pas d’impact sur le décor. À l’ère de l’anthropocène, on remarque que si on rejette un maximum de CO2 dans l’air en faisant des tours devant la gare avec sa BMW pour impressionner les filles, c’est pas cool pour le décor. Donc pas cool pour nous. Donc pas cool pour le décor. Donc pas cool pour nous. Etc.

Et c’est là qu’on se dit « Oups! ».

« Ok mais c’est quoi le rapport avec le coronavirus et l’éducation? »


Monde de demain

L’éducation a évidemment à voir avec le monde de demain. Avec ce à quoi il ressemblera. À en croire certaines projections, le maitre-mot sera « bouleversements ».

Pablo Servigne et Gauthier Chapelle résument leur vision de l’avenir dans un ouvrage consacré à la coopération et intitulé « L’entraide: l’autre loi de la jungle » (p. 24):

« Compétition, expansion infinie et déconnexion du monde vivant sont trois mythes fondateurs de notre société depuis déjà plusieurs siècles. Leur mécanique s’est révélée extrêmement toxique: de la même manière qu’une cellule en expansion perpétuelle finit par détruire l’organisme dont elle fait partie, un organisme qui détruit l’environnement dans lequel il vit et empoisonne ses voisins finit par mourir seul dans le désert.

Nous avons malheureusement dépassé l’étape du simple avertissement. C’est là notre réalité. Notre rapport au monde a provoqué des basculements irréversibles: certains systèmes naturels qui constituent la biosphère ont été gravement déstabilisés, au point de menacer sérieusement les conditions de survie de nombreuses espèces sur terre, y compris la nôtre. »

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On nous nomme donc des basculements irréversibles. Et plus besoin d’être un·e fervent·e disciple de la collapsologie pour prendre au sérieux ces perspectives. Signal emblématique: en Suisse, presque tous les partis politiques verdissent (un peu, beaucoup ou passionnément) leur programme leur discours en période électorale.

Bref. Les acteur·trice·s sociaux·ales ne joueront donc plus devant le décor inerte du monde. Les éléments de ce décor s’avancent et commencent à jouer eux aussi.

Les repères bougent. Et il faudra sans doute apprendre à vivre avec.

C’est en cela que la crise sanitaire que nous traversons n’est peut-être que la répétition générale d’autres turbulences à venir. Et bien que leurs causes diffèrent, leurs formes risquent de se ressembler.


L’école boussole

Alors à quoi joue l’école dans tout ça? Pour schématiser, deux voies semblent possibles. Elles peuvent être empruntées ou encouragées tant par les politiques que les institutions ou le corps enseignant. Dans la pratique elles se mêlent souvent.

1. Version technique

La première voie prétend s’apparenter à du business as usual. On essaie de faire rentrer le programme habituel de l’année dans le nouveau cadre de l’enseignement à distance. Pour ce faire on bombarde joyeusement élèves et étudiant·e·s avec des fiches d’exercices à remplir, des corrigés à scruter, des listes de voc à réciter, des vidéoconférences à honorer, etc.

Les élèves continuent ainsi théoriquement d’acquérir des compétences dans leurs matières et développent en outre des habiletés dans la gestion d’outils informatiques. L’organisation ainsi que l’angoisse générée par la crise sont laissées à la fameuse responsabilité individuelle. C’est un enseignement technique!

La critique de ce modèle béhavioriste a notamment été faite par le pédagogue Philippe Meirieu dans son ouvrage « Lettre à un jeune professeur » (p. 44-45): « On voit bien ce que cela veut dire à terme: des individus soumis à des batteries de tests, assignés à des objectifs standardisés, travaillant seuls devant leur écran pour acquérir les compétences qui les rendent employables, s’ignorant les uns les autres mais tous reliés à un gigantesque serveur probablement installé sur les iles Caïmans pour être défiscalisé. Mais on voit moins bien à quel point cela constitue une régression et un danger majeur pour toute éducation authentique: derrière l’invocation des « sciences cognitives », des « neurosciences » et de l’ « intelligence artificielle », c’est, en réalité, la bonne vieillie psychologie béhavioriste qui est convoquée: on fait l’impasse sur le sujet et son intentionnalité (que les béhavioristes nomment « la boite noire ») pour s’en tenir à l’acquisition de comportements séquencés, qui peuvent être très complexes et de très haut niveau mais qui s’acquièrent selon la logique du conditionnement pavlovien, par le couplage automatique de stimuli et de réponses. »

Cette critique issue de ce livre publié en 2011 résonne de façon percutante avec la situation actuelle.

2. … versus humaniste

ecole-boussoleSi l’on emprunte la seconde voie, on cherchera plutôt à accompagner élèves et étudiant·e·s sur la voie de cette réorganisation et de ces bouleversements. Afin qu’elles et ils développent également des compétences psycho-sociales – en plus de savoirs théoriques et informatiques. C’est la voie de l’adaptation, sans doute celle des secondes chances, de la fabrication de sens.

Ces perspectives humanistes visent une approche plus complexe et complète de l’être humain. Les auteur·e·s de « L’apprentissage coopératif: théories, méthodes, activités » le relèvent: « Comme l’a souligné Maslow […], la capacité des élèves d’assimiler et de traiter de l’information nouvelle sera considérablement réduite si leurs besoins fondamentaux n’ont pas été au préalable satisfaits. » (p. 51) Comment apprendre lorsque le stress prend trop de place?

C’est aussi la voie qui n’enterre pas le versant collectif de l’apprentissage. Philippe Meirieu rappelle à ce propos que l’école, ce n’est pas seulement apprendre, c’est « apprendre ensemble ».

Car qu’est-ce qui sera le plus utile? Nommer les caractéristiques du théâtre de l’absurde? Ou muscler sa résilience et ses compétences à l’entraide?

D’un côté l’école qui se préoccupe certes des apprentissages mais peu des manières d’apprendre. Au risque de laisser toute une catégorie d’élèves sur la touche.  L’école qui isole. De l’autre l’école qui crée des réseaux, se soucie des contextes familiaux, des fractures numériques. L’école qui accompagne.

Les individus apprendront probablement de toute manière à jouer dans un décor instable. Peu importe le chemin emprunté. Cet apprentissage se fait et se fera puisque bouleversements il y a et il y aura. La question est de savoir si nos institutions scolaires veulent y contribuer. Et de quelle manière. Si elles veulent elles aussi jouer leur rôle dans le grand théâtre du monde.

Alors, faire autrement.

Alors, apprendre à ralentir aussi.

Alors, reconstruire les gammes de la coopération.

Alors, fabriquer des boussoles.

Alors, apprivoiser comme on peut cette tempête et ce foutu mal de mer.


Pour aller plus loin:


Série d’articles « Ce que le confinement fait au théâtre« 

3 commentaires sur “Apprendre à jouer dans un décor instable

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