L’autonomie sans la coopération?

La semaine dernière, le média Heidi.news donnait le coup d’envoi à sa série dédiée à l’école réinventée. Premier épisode? Un sujet enthousiasmant consacré aux établissements scolaires du Val-de-Ruz, dans le canton de Neuchâtel. On y dresse sans idéalisme le portrait de classes flexibles: les élèves gèrent en partie leur temps et leurs espaces. On y évoque avec nuance la pédagogie de maitrise: chacun·e est capable de maitriser un sujet pour autant qu’on (se) laisse le temps d’apprendre. Le tout sous le patronage d’un directeur qui encourage mais n’impose pas.

Des étoiles dans les yeux, je me suis fait un croche-pied sur la remarque d’un enseignant féru de « maitrise inversée » (fusion de pédagogie de maitrise et de classe inversée). Celui-ci met le doigt avec honnêteté sur un obstacle rencontré: « La seule chose qui ne marche pas très bien, c’est la collaboration entre eux [les élèves]. Ils restent malgré tout très individualistes. » Alors peut-on réellement affirmer qu’une pédagogie favorise l’autonomie sans mobiliser la coopération? Tentative d’éclairage à partir de l’angle du théâtre.

Devenir maillon

Chaque discipline charrie avec elle son lot de représentations mentales. L’image du collectif, qui hante le milieu des arts de la scène, a la peau dure. Et comment donner tort à ce préjugé? Ici des acteur·trices coopèrent avec d’autres. La metteure en scène coopère avec le scénographe. Le technicien son coopère avec la conceptrice sonore. Bref, le moindre pas sur le plateau nécessite a priori la mise en place de ce que le sociologue Howard Becker nomme une « chaine de coopération ».

Enseigner le théâtre, c’est immerger les élèves dans ce réseau.

La seule personne qui pourrait se targuer d’être autonome sans coopérer serait un·e auteur·trice dramatique misanthrope dont les manuscrits auraient moisi au fond d’un tiroir. Et qui serait mort avant d’avoir pu y foutre le feu pour empêcher qu’un·e metteur·e en scène inspiré·e ne mette les yeux dessus.

Et encore. Même la forteresse de la figure solitaire de l’auteur·trice, quand elle est associée à la scène, ne résiste pas aux sirènes de l’altérité. Le dramaturge Fabrice Melquiot le dit dans Backstage: « Écrire pour le théâtre, c’est vouloir faire corps. C’est dire: viens. À une communauté floue. Un metteur en scène, des acteurs, une équipe artistique et technique, plus tard des spectateurs. La pièce de théâtre invite à la réunion, à la constitution d’une assemblée éphémère […] ».

Apprendre ensemble

Faites donc avec les mots de cet·te auteur·trice! Et faites-le avec les autres! En théâtre, pas d’autonomie sans coopération. Peut-être même qu’ici, agir de manière autonome empiète carrément sur le royaume de l’aptitude à coopérer. Quel·le acteur·trice peut sérieusement se targuer de faire carrière dans la branche en refusant de s’élever au-dessus du degré zéro de la coopération?

Alors ce qui vaut pour le théâtre est-il généralisable aux autres disciplines? Le spécialiste des sciences de l’éducation Philippe Meirieu le rappelle: « L’école n’est pas simplement un lieu destiné à permettre à chaque enfant d’effectuer individuellement des apprentissages efficaces, elle est aussi un «espace-temps» où des enfants différents se retrouvent pour «apprendre ensemble». »

Mais je vous l’accorde, on n’enseigne pas le théâtre comme on enseigne les maths. Aussi vrai que deux et deux font cinq!

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