Bernard Grosjean (1/3) : «On ne peut pas ne pas faire de pédagogie !»

Il a le secret des châteaux de sable : la minutie et l’amusement ! Avec lui, chaque atelier de théâtre est une épopée chevaleresque éphémère. Il y a la grande aventure d’une histoire. La quête d’une partition de jeu. L’épreuve finale des représentations. Il connait les secrets des châteaux de sable mais ne les garde pas jalousement. Plusieurs grimoires rédigés à deux ou quatre mains jalonnent en effet son parcours: «Dramaturgies de l’atelier-théâtre», «Coup de théâtre en classe entière au collège et au lycée» ou encore «Du théâtre interactif pour déjouer le réel».

Quel honneur de s’entretenir avec une sommité de la pédagogie théâtrale ! L’animateur et théoricien Bernard Grosjean évoque dans cette première partie d’échange quelques essentiels de l’animation d’un atelier-théâtre : l’exigence de renouveau, les liens entre cadre et liberté, les étapes d’un projet pédagogique et artistique, la puissance du dispositif de jeu. Alors moteur, action !


Il y a quelques années, j’ai eu la chance de suivre une de tes formations à l’animation d’ateliers de théâtre. J’étais très impressionné par la perspective de rencontrer le grand manitou de l’animation théâtrale, quelqu’un dont les écrits me sont utiles au quotidien. Et quelle ne fut pas ma surprise de remarquer que même Bernard Grosjean se prenait parfois les pieds dans des consignes floues qu’il devait réajuster après coup. Et ça a été ma grande leçon du week-end : l’animation théâtrale est un tâtonnement permanent !

Bernard Grosjean : Oui ! Je pense que ce tâtonnement est la condition pour que ça reste intéressant… pour autant qu’il reste organisé ! C’est-à-dire que c’est l’ajustement et le recommencement de tout.

Dans les études de cas que j’ai menées avec des étudiants, j’ai constaté qu’il y avait une sorte d’image d’Épinal de l’atelier-théâtre, de modèle qui vient de je ne sais pas où. D’abord les petits jeux, ensuite les petits exercices, puis de l’improvisation et «si vous êtes bien sages, nous passerons au texte». Tu regardes les affiches d’ateliers ou de cours à Paris, c’est un peu ça. Il y a quelque chose qui vient du cours de théâtre. Le professeur, les élèves bien sages en face de lui, le professeur qui donne ses consignes, des gens qui les appliquent. Et je me suis beaucoup questionné sur ce modèle du cours. Le cours de théâtre, c’est quelque chose qui se répète. Parce qu’un professeur qui donne un cours sur la Commedia dell’arte, par exemple, va être obligé de couvrir toujours le même parcours.

Mais l’atelier, c’est différent du cours. Dans mon dernier livre (Au cœur de l’atelier-théâtre, 2026), je mets beaucoup l’accent sur le fait que l’atelier est un projet. Un projet que j’associe à toutes les démarches d’éducation nouvelle. Tu parles de tâtonnement. Le mot vient de la pédagogie Freinet, qui affirme que les gens apprennent par tâtonnement expérimental, par tâtonnements successifs. Et j’en ai fait mon credo en disant que si on veut animer des ateliers, ce qui est salvateur, c’est de ne pas refaire la même chose. Parce que quand ils refont la même chose, les animateurs disent qu’ils sont fatigués de recommencer.

« Quand on se met dans une dynamique du projet, ça ressource, inévitablement. »

Bernard Grosjean

Cela m’est arrivé à moi aussi. À une époque, je démarrais toujours mes ateliers avec les collégiens de la même manière, avec le même parcours de préalables techniques. Et ça me fatiguait. Et puis un jour, je me suis dit : « Mais pourquoi ne pas commencer l’atelier directement par le projet ? » L’idée, dans l’atelier, est d’immerger les gens dans un projet théâtral. Et un projet théâtral, c’est d’abord tenter de raconter une histoire avec un groupe. Quelle histoire on va raconter ? Et comment on va la raconter, en fonction de son intrigue, de ses personnages, de sa forme et en fonction de la nature du groupe, son énergie, ses idées, son imaginaire, etc. ?

Et à partir du moment où tu fais ça, il est évident que chaque nouveau projet va créer du nouveau.

Ce qui fait que pour l’animateur ou l’animatrice, c’est vivant ?

Oui, le projet est un facteur régénérant. Quand on se met dans une dynamique du projet, ça ressource, inévitablement.

Il me semble que, dans ton travail, il y a deux exigences a priori paradoxales et qui sous-tendent l’approche que tu as développée. D’un côté, l’exigence de cadre. Et de l’autre, l’exigence de liberté. En effet, tu conseilles aux animateurs de mettre en place un cadre assez strict, avec un découpage précis de l’espace et du temps et des rituels identifiables. Et en même temps, il y a une grande place pour la créativité des participants, des participantes, leurs propositions. Parce que l’enjeu est toujours de coécrire avec eux une forme théâtrale. Peux-tu préciser ce lien qui peut paraitre paradoxal entre exigence de cadre et exigence de liberté ?

Il ne peut pas y avoir de liberté sans cadre. Et le cadre ne sert à rien si on n’y met pas de liberté. Que tu animes un atelier ou que tu fasses de la création, tu es obligé de faire acte de pédagogie. Et la pédagogie, c’est instaurer un cadre. Il y a des gens qui refusent de se dire cela. J’ai rencontré de nombreux artistes qui disaient ne pas vouloir faire de pédagogie. Mais Monsieur Jourdain faisait de la prose sans s’en apercevoir ! On ne peut pas ne pas faire de pédagogie ! Le tout, c’est de comprendre ce qu’elle est, de pouvoir l’expliquer et d’identifier les valeurs dont elle est porteuse.

C’est ça que je cherche, l’émancipation.

Bernard Grosjean

La question du cadre est très importante, notamment quand on s’occupe d’un groupe d’enfants aujourd’hui. C’est très important de faire autorité. Et attention, je ne dis pas «autoritaire» ! Il s’agit de donner un cadre qui est repérable. Les gens imaginent parfois que l’atelier est un lieu de liberté par rapport à l’école. Pour moi, c’est une vaste rigolade. Quand tu dis «c’est la liberté, alors faites ce que vous voulez», ça te retombe dessus, immédiatement. L’autorité éducative, c’est prendre à bras le corps ta responsabilité d’adulte qui instaure un cadre. Et un cadre, ça s’explique, ça ne s’impose pas. Ça se propose et ça s’explique. Et un cadre fonctionne parce que tu n’arrêtes pas de le réexpliquer. Pourquoi il faut se taire quand les autres commencent ? Pourquoi on démarre le jeu dans le carré ? L’explication, c’est ce qui permet aux individus de s’autonomiser. C’est ça que je cherche, l’émancipation.

Donc il ne suffit pas d’instaurer ce cadre au début de l’année en nommant une seule fois les éléments pour qu’il tienne?

Non, il faut le réexpliquer tout le temps. Il peut t’arriver n’importe quoi à n’importe quel moment, et il faut faire très attention à ça.

Mais le cadre ne marche que parce que tu as un projet. Un cadre sans projet, ce n’est rien du tout ! Ce qui vient animer le cadre, c’est le projet que tu viens mettre à l’intérieur et qui va faire médiation entre toi et le groupe. Dans le triangle pédagogique, il y a le groupe, toi et le projet. Et c’est ce qui permet d’éviter d’adopter une posture autoritaire de face-à-face avec le groupe. Parce que la posture autoritaire, elle arrive par la frontalité. Si je viens et je dis «Je suis le prof de théâtre et je vais vous apprendre à faire du théâtre !», on est dans la frontalité. Et c’est la porte ouverte à toutes les dérives autoritaires, de démagogie, de séduction ou de laxisme.

Bernard Grosjean, "Au coeur de l'atelier-théâtre"
Bernard Grosjean, « Au coeur de l’atelier-théâtre »

Donc on pose d’abord un projet, qui s’inscrit toujours dans une temporalité déterminée. On peut faire des projets de trois heures comme des projets de cinquante heures. Et le projet repose toujours sur un objet à représenter, que ce soit un texte théâtral, un conte, des images, des documents ou des histoires que l’on invente.

Comment se structure un tel projet ?

Pour moi, un atelier théâtre se divise toujours en trois. Il y a toute la première partie durant laquelle on va essayer. Parce qu’essayer, ça permet au groupe de comprendre ce qu’il y a à jouer et comment on peut le jouer. Le jeu théâtral dans cette phase a une fonction d’exploration.

Une fois cette phase terminée, on va utiliser tout ce qui y a été découvert pour aller vers l’édification d’une partition de jeu maitrisée. C’est Roger Caillois qui affirmait qu’il y a deux dimensions complémentaires dans le jeu, la Paidia, la puissance de jeu élémentaire, et le Ludus, qui est le jeu maitrisé avec le renforcement des contraintes. Diriger un atelier c’est savoir jouer avec chacune de ces phases en les articulant au mieux pour créer un équilibre fructueux entre les plaisirs du jeu libre dans les essais de jeu et les plaisirs de la maitrise.

La partition de jeu maitrisé – quelle que soit sa durée – est donc établie en fonction de ce qui a été produit avant. Les joueurs éprouvent une grande satisfaction à sentir que leur animateur sait rebondir sur leurs propositions pour les mettre en valeur. Ce qui est terrible, c’est quand les propositions de mise en scène ne tiennent pas compte de ce qui a été fait par les gens avant : on court alors le risque d’une rébellion du groupe !

Et puis vient la dernière phase, qui est la phase des représentations. C’est une phase essentielle parce que le théâtre est un art adressé. Il ne peut exister que dans la représentation devant des regards. Mais ici la représentation n’est pas un but en soi, c’est un nouveau moyen pour faire progresser le jeu. Et c’est pour ça que je recommande toujours de jouer plusieurs fois.

Je voulais enfin aborder une notion qui m’a beaucoup parlé. C’est celle de «dispositif de jeu», que tu as développée avec Chantal Dulibine dans Dramaturgies de l’atelier-théâtre 2: au bonheur des petites formes. Peux-tu la définir en quelques mots ? Et pourquoi qualifiez-vous ce terme de «reine des inductions» ?

Chantal Dulibine et Bernard Grosjean, « Dramaturgies de l’atelier-théâtre 2: au bonheur des petites formes »

Tout projet théâtral a besoin d’un dispositif spatial pour se développer. Il permet de structurer le jeu, de lui donner une forme et de canaliser les propositions de jeu. Il devient vite le foyer commun des gens qui participent au projet.

Généralement, quand des artistes créent une pièce, ils arrivent au premier jour des répétitions avec une idée d’une scénographie. Dans l’atelier, il en va de même et c’est important pour l’animateur d’avoir des hypothèses de dispositifs et de matériaux, à partir des moyens qu’il a sous la main. De rien, c’est difficile de faire naitre quelque chose.

Pour des élèves, c’est très important d’avoir des éléments qui vont servir de point d’accroche pour le jeu. Je démarre désormais mes projets en disposant une esquisse de dispositif sur scène. Dès la première séance ! Et c’est étonnant de voir qu’en début de chaque séance d’atelier, la première chose que font les participants, c’est d’installer le dispositif qui représente en quelque sorte la permanence du projet.

Bernard Grosjean

(sur les bases d’un entretien téléphonique réalisé en 2024)

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