À la soupe!

Sur une place de mon quartier, il y a un petit rocher haut d’une cinquantaine de centimètres et creusé sur le dessus. Les enfants viennent y « préparer la soupe ». De l’eau de la fontaine, quelques feuilles arrachées à l’arbre, des cailloux et de la terre. C’est un rituel sans fin.

Le théâtre n’est rien d’autre que cette marmite à l’eau trouble qui rassemble des individus autour d’elle. On dit – pour jouer – qu’elle nourrit. Et c’est à la fois vrai, sinon on n’y consacrerait sans doute pas toute cette énergie, et faux: personne ne se risque vraiment à ingurgiter cette soupe.

Les lumières de l’enfance

Nancy Huston, Professeurs de désespoir
Nancy Huston, « Professeurs de désespoir », Actes Sud

« Presque toujours, me semble-t-il, un professeur de désespoir est un enfant mutilé qui a choisi d’aggraver son handicap » , écrit l’auteure Nancy Huston dans la conclusion d’un de ses essais. Elle cartographie la désespérance qui hante certains pans de notre époque et de la littérature contemporaine. Au programme: retrait du monde, haine des femmes et de la vie.

Un chapitre de « Professeurs de désespoir » a particulièrement retenu mon attention. Le chapitre en question s’intitule « Oubli de l’enfant ». Nancy Huston y développe l’idée suivante: à l’inverse des « professeurs de désespoir » coupés des liens sociaux et de la réalité matérielle de l’existence, les femmes noueraient davantage de rapports avec la vie quotidienne. Elle résume: « Une femme a presque toujours une connaissance intime de la vie matérielle, et cette connaissance lui fait remarquer le passage du temps et les rythmes du corps.« 

Cette absence de liens avec le quotidien se manifeste également sous le forme d’une coupure avec l’enfance. La sienne ou celle des autres. Dans leur sombre solitude, les « professeurs de désespoir » ne perçoivent pas les lumières de l’enfance. Lueurs que Nancy Huston décrit: « vivant auprès des enfants, j’ai vu la lente émergence du langage, de la personnalité, l’hallucinante construction d’un être, sa façon d’ingurgiter le monde, de le faire sien, d’entrer en relation avec lui: bouche bée, j’ai vu arriver les premiers mots, les premiers jeux de mots, et puis les études, et puis le choix du métier, j’ai vu le cycle, et j’ai vu que c’était passionnant » .

Toute une palette

Une belle idée se loge dans le texte de Nancy Huston: côtoyer l’enfance, l’enfant que nous étions, génère un rapport au monde plus radieux. Sans aboutir à tout prix à n’enseigner que l’espoir, son essai appelle à être en lien avec notre quotidien. La matière, les autres. Et à ne pas laisser les tragédies et les absurdités éclipser totalement cette vie.

C’est une ode à la complexité. « La vie humaine […] est complexe, donc imprévisible, donc passionnante: c’est la condition de notre réflexion et la source exclusive de notre lumière » . Dans la palette de cette l’auteure il y a plusieurs couleurs. Du blanc et du noir, du foncé et du clair.

Et un arc-en-ciel entre deux.

« C’est quoi? »

Les enfants sont des drogué·e·s du réel. D’abord ils·elles braquent leur tout petit index sur le monde. Et cette baguette magique transforme n’importe quoi en or: une fenêtre, un passant ou une grue. « Ça! Ça! Ça! » Leur interdire de montrer du doigt devrait d’ailleurs être prohibé.

Lorsqu’on assiste à un spectacle avec des petit·e·s, cette soif du monde prend la forme d’un concerto de « C’est quoi? ». Jolie interrogation!

Les vivant·e·s, même adultes, n’arrêtent pas de poser cette question. Les autres y ont – pour un temps au moins – renoncé.