
C’est un écrit qui est la vitrine d’un parcours personnel autant que celle d’une école. Le parcours, c’est celui de Jacques Lecoq, sportif converti en artiste. «Je suis arrivé au théâtre par le sport», écrit-il au début du «Corps poétique». L’école, c’est l’institution française qui porte son nom. Une école dédiée au théâtre du mouvement. Fruit d’une collaboration avec Jean-Gabriel Carasso et Jean-Claude Lallias, l’ouvrage «Le corps poétique» lève donc le rideau sur une démarche pédagogique complète.
Ce qui frappe, c’est sa richesse. Sa portée holistique. En témoigne cette ambition de Jacques Lecoq : «En vérité, j’ai toujours conçu mon travail avec un double objectif : une partie de mon intérêt va au théâtre, l’autre va à la vie. J’ai toujours essayé de former des gens qui soient bien dans les deux. Peut-être est-ce une utopie, mais je souhaite que l’élève soit un vivant dans la vie et un artiste sur le plateau.»
Alors bien sûr, son point de départ c’est le corps. L’improvisation silencieuse, le masque neutre, l’identification aux éléments de la nature. On trouve dans ce livre des exercices pratiques qui seront utiles à l’animateur·trice de théâtre. À l’image de «L’adieu au bateau» (avec un masque neutre, se précipiter sur la jetée pour saluer un départ) ou du «Voyage élémentaire» (traverser une plage, une forêt, gravir une montagne). Mais on ne perd jamais de vue l’inscription de ces activités dans un cheminement plus global d’appropriation et de création artistiques. Avec Jacques Lecoq, on vogue ainsi des masques larvaires aux clowns en passant par les bouffons et les héroïnes antiques.
Et avec Jacques Lecoq, le corps n’est jamais que le corps. Il est à la fois physique, social, existentiel, mystérieux. Le choeur tragique? Une configuration très concrète des corps en même temps qu’un positionnement existentiel du côté de la réaction (et non de l’action).
Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur le titre de cet ouvrage mêlant témoignage, réflexions et activités détaillées : le corps poétique. Mais comme «la parole oublie, le plus souvent, les racines dont elle est issue», suivons l’invitation de Maitre Lecoq sur sa sagesse perché. Commençons par le silence.
Jacques Lecoq, Le corps poétique : un enseignement de la création théâtrale, Actes Sud, 2016.
