Au commencement était le consentement

Mon psy ne m’a jamais imposé une séance obligatoire. Je ne sais d’ailleurs plus si c’est durant cette thérapie que j’ai pris conscience que mon amoureuse ne me forçait jamais à aller boire un thé vert avec elle. Breuvage fumant que les serveur·euses aimables que je côtoie au milieu des plantes vertes de mon café préféré me laissent libre de boire.

Thérapeutiques, relationnelles ou gustatives, les joies de l’existence ne se fabriquent-elles pas à grands coups de consentements?

« Oui mais diantre! Quel rapport avec le cours de théâtre? », s’agaceront les plus méfiant·es d’entre vous.

Le consentement est un principe que j’instaure lors du premier cours de théâtre. Et il semble particulièrement important dans le cadre d’un atelier obligatoire. Par exemple en milieu scolaire avec une classe entière.

On a le droit de ne pas jouer.

Toujours.

Dans un ouvrage où il évoque les règles de l’atelier-théâtre, Bernard Grosjean fait de ce principe un point fort de sa pédagogie: « Devant un refus de jeu, il ne sert à rien de s’obstiner et de développer un rapport de force, car on risque de faire perdre la face à l’interlocuteur », écrit le théoricien et praticien de l’animation théâtrale.

Il poursuit:  » On peut lui permettre éventuellement de rester spectateur, à condition qu’il ne perturbe pas le jeu des autres et que ce soit de manière transitoire. Il faut par ailleurs éviter d’entrer dans un processus de questionnement ou d’interprétation des causes de ce blocage, car on glisserait à ce moment-là sur le terrain thérapeutique. »

Bernard Grosjean poursuit ensuite sa réflexion sur les refus de jeu collectifs. Arguant qu’il vaut mieux se pencher sur l’explicitation des difficultés rencontrées par l’équipe plutôt que d’insister pour la faire jouer.

« On a le droit de ne pas jouer ». Énoncez cette formule et les diaphragmes se détendront. L’air sera à nouveau respirable. Et les couleurs et les sourires reviendront sur les visages blafards.


Soutenir le jeu

« Mais si les participant·es peuvent s’abstenir de jouer… qu’est-ce qui me donne la garantie qu’il n’y aura pas un abandon généralisé? Une défection totale? Une défaite cuisante? », murmurent les plus angoissé·es d’entre vous nous.

Après quelques respirations abdominales, on se rappellera qu’une autre série de principes et valeurs structurent l’atelier de théâtre. Notamment:

  1. L’encouragement: comme tout·e bon·ne coach de sport qui se respecte (enfin, j’imagine!), on ne force pas mais on encourage!
  2. Les difficultés graduées: on commence par des activités simples, si possible non traumatisantes (évitez les monologues en alexandrins from the great Racine lors du premier cours) et que tout le monde est susceptible de réussir.
  3. Le tirage au sort: il permet d’éviter la formation de « groupes poubelles » composés de timides dont personne ne veut. D’ailleurs, on profite de ce moment de parole qui nous est accordé pour rappeler qu’il n’y a pas de raison que les personnes introverties n’aient pas leur place sur scène.
  4. La confiance: certaines personnes ont besoin de temps avant de se lancer. Il y a des choses plus graves sur Terre.

D’ailleurs, il semble exister un paradoxe presque magique. L’hypothèse? Instaurer ce droit au non permet de susciter beaucoup de jeu chez les participant·es. Sans doute grâce au climat de confiance que cela crée.


Dire non

Un dernier élément important est rappelé par l’héroïne grecque Antigone sous la plume du dramaturge Jean Anouilh.

C’est facile de dire non! », provoque le roi Créon. « Pas toujours », réplique-t-elle.

Il est en effet parfois plus courageux de dire non que de serrer les poings en obtempérant.

Refuser, c’est difficile. Refuser de jouer, cela des conséquences sur son équipe, sur la dynamique de classe, sur le projet, potentiellement sur une évaluation. Refuser de jouer, c’est exposant. On dit quelque chose de soi aux autres.

Et accepter un refus, c’est difficile. Parfois, j’ai envie de hurler ma douleur infantile d’essuyer un non, de chialer sur mon incapacité à embarquer tout le monde dans un projet, de m’extraire de ce monde ô combien ingrat des interactions sociales pour me consacrer entièrement à la lecture d’Harry Potter dans ma chambre bouclée à double tour. Mais je me retiens. (Spoiler alert: être adulte, ça a quand même quelques avantages en termes de résilience.)

Plus sérieusement: les refus de jeu sont aussi des occasions de montrer qu’un·e animateur·trice peut entendre et accepter un non. Et que la vie continue autrement. Sous les violons de « The show must go on » de Queen.

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