L’autonomie sans la coopération?

La semaine dernière, le média Heidi.news donnait le coup d’envoi à sa série dédiée à l’école réinventée. Premier épisode? Un sujet enthousiasmant consacré aux établissements scolaires du Val-de-Ruz, dans le canton de Neuchâtel. On y dresse sans idéalisme le portrait de classes flexibles: les élèves gèrent en partie leur temps et leurs espaces. On y évoque avec nuance la pédagogie de maitrise: chacun·e est capable de maitriser un sujet pour autant qu’on (se) laisse le temps d’apprendre. Le tout sous le patronage d’un directeur qui encourage mais n’impose pas.

Des étoiles dans les yeux, je me suis fait un croche-pied sur la remarque d’un enseignant féru de « maitrise inversée » (fusion de pédagogie de maitrise et de classe inversée). Celui-ci met le doigt avec honnêteté sur un obstacle rencontré: « La seule chose qui ne marche pas très bien, c’est la collaboration entre eux [les élèves]. Ils restent malgré tout très individualistes. » Alors peut-on réellement affirmer qu’une pédagogie favorise l’autonomie sans mobiliser la coopération? Tentative d’éclairage à partir de l’angle du théâtre.

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La recette

Durée: 1h-1h30

Niveau: facile à expert

Étapes

  1. Se réunir en cercle. Assis·es. Parler un peu mais pas trop.
  2. Se lever. S’échauffer. Se dérouiller. Bref, décongeler.
  3. Produire quelques essais collectifs et/ou individuels, s’approprier une technique, mixer, expérimenter.
  4. Par groupes, préparer une scène. Servir chaud.
  5. À nouveau se disposer en cercle. Se parler un peu et puis se quitter.
  6. Recommencer.

L’audition

Hier soir, je voulais retaper des dialogues de théâtre au propre pour les élèves. Avec des petits numéros à gauche des lignes pour se repérer facilement dans le texte. Il était tard. J’ai finalement «simplement» numérisé les extraits et mis en page le tout. Et j’ai dormi. Ce n’était pas parfait, c’était satisfaisant.

On vit en permanence avec un double de soi qui pense à tout. Qui met au propre d’élégants documents, qui fait ses photocopies une semaine à l’avance et qui consacre 29 minutes par jour à répondre à ses courriels en sirotant un Nespresso à la manière de George Clooney. On le soupçonne de tricher et d’avoir des journées de 48 heures. On désespère.

On oublie cependant souvent la présence d’un·e autre colocataire, qui hante en pantoufles l’appartement de nos vies. Et qui renverse son café sur sa chemise blanche et oublie ses photocopies à la maison. Désolé.

Au commencement, on était trois à s’être inscrits à l’audition. Un type qui se prenait pour George Clooney, le gars en pantoufles, et moi. Allez savoir pourquoi, c’est moi qui ai eu le rôle principal.

Manifeste

Première Ministre, Margaret Thatcher n’enfila pas spécialement de gants. Maire de Paris, Jacques Chirac démocratisa la motocrotte. Moi, Président de la République, je décréterai le théâtre obligatoire à l’école.

Pour que se déplient nos corps. Pour se faire des croche-pieds sur des alexandrins, se relever et exploser d’un grand rire clownesque. Pour que nous soyons debout dans la lumière. Puis assis·es dans l’ombre. Pour que le mot devienne une parole. Et la parole un mot. Pour dire ce que d’autres ont écrit et écrire ce que d’autres ont vu. Pour s’abriter sous la peau d’une héroïne ou d’un criminel, d’une crapule ou d’un empereur. Pour répéter. Répéter. Répéter. Pour composer un monde. Pour faire ensemble, faire avec, faire semblant que tout ça c’est du sérieux.

Et parce que les gens sont quand même plus beaux sur scène. Ne demandez pas pourquoi. Mystère!

Tribu

Certain·es camarades du lycée voyaient en l’option théâtre une véritable « secte ». Le jugement est sans doute un peu sévère, même si les pieds nus arpentant les couloirs, les habits sombres et les répliques hurlées depuis notre salle pouvaient générer quelques frayeurs auprès des économistes, linguistes et autres biologistes en devenir.

Mais parlons plutôt de « tribu », si vous le voulez bien. Il y aurait ainsi une tribu de théâtreux·ses, comme il y a une tribu de mécanicien·nes, une tribu d’employé·es de commerce, une tribu de médecins. Chaque tribu n’étant ni constituée une fois pour toute, ni totalement hermétique. Quoi de plus pertinent d’ailleurs que l’échelle de la tribu pour penser le social? Les ethnologues savent bien qu’étudier la société en général est quasiment impossible.

Et qu’est-ce qui rassemble des gens? Des mots, notamment, qui sont des hiéroglyphes tatoués dans nos paroles. On l’oublie parfois lorsqu’on est immergé dedans, mais chaque groupe social mobilise son propre langage. Accueillir des personnes dans une tribu, c’est donc également partager des mots. Je vous présente didascalies. Enchanté·e. Et voici réplique. Ravi·e de vous connaitre. Vous connaissez cour? Et pendrillon. Scénographie. Dramaturgie. Jardin. Plateau. Corde en a été bannie. Régie. Personnage. Ça en fait, du monde.