
Un malaise plane sur le public. En poussant d’affreux croassements. Comme une honte de « juste » regarder. Au lieu d’agir comme les acteur·trices ? Au lieu de connaître comme les auteur·trices ou les metteur·euses en scène ? Le philosophe Jacques Rancière s’est attaqué dans un essai intitulé «Le spectateur émancipé» à ce paradoxe du théâtre. Alors qu’il a besoin d’un public, «le théâtre s’accuse lui-même de rendre les spectateurs passifs».
L’intellectuel français décomplexe donc dans ce court texte l’acte de contempler une œuvre scénique. «Être spectateur n’est pas la condition passive qu’il nous faudrait changer en activité», écrit Jacques Rancière. «C’est notre condition normale.» L’abrutissement ? C’est cet écart sans cesse creusé entre le pédagogue et l’élève. L’émancipation ? Se rappeler que celle ou celui qui regarde un spectacle «compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui». Le public n’a pas à baisser la tête. L’artiste n’a pas à regarder l’assemblée de haut. Car le théâtre est un face-à-face.
La lecture du «Spectateur émancipé» offre un défi aux professionnel·les de l’animation, la médiation ou la pédagogie théâtrales. Elle invite à éviter une posture d’abrutissement qui consisterait à ne faire qu’initier à, expliquer, vulgariser une œuvre artistique. Elle rappelle qu’une histoire se jouera entre le spectacle et la personne qui le découvrira. Quelque chose qui nous dépasse. Et qui ne nous regarde pas.
Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Éditions La Fabrique, 2008
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