Quand on est héritier de la décentralisation – son «théâtre élitaire pour tous». Quand, aux côtés d’Augusto Boal, on est biberonné à l’émancipation. Quand on démarre sa carrière française sous Jack Lang et sa politique culturelle d’exception. Bref, quand une graine germe dans ce terreau-là, ça oblige à une certaine exigence artistique et politique. C’est du soleil qu’on veut ! Pas le brouillard déprimant des renoncements !
Dans cet échange, l’animateur de théâtre Bernard Grosjean raconte comment la grande histoire des politiques culturelles rencontre les petites histoires qui se jouent dans les salles de classe. Il y évoque l’évolution des rapports entre école et théâtre, entre institutions culturelles et milieux de l’éducation, entre enfants et adultes. C’est le troisième et dernier acte de ce grand entretien avec une pointure contemporaine de la pédagogie théâtrale.
En janvier dernier, le président de la France Emmanuel Macron a dit vouloir faire du théâtre un passage obligé à l’école. Qu’en penses-tu ?
Bernard Grosjean: Au printemps, j’ai préparé un courrier adressé au ministre de l’Éducation nationale, en réaction aux propos du président. Au détour de sa conférence de presse, il avait décrété le «Théâtre obligatoire !». À mon sens, ce ne serait pas pertinent de faire du théâtre une nouvelle matière. À l’école, il y a des cours de musique, des cours de dessin d’une durée d’une heure. On ne pourrait rien faire d’un cours de théâtre dans un tel cadre. Dans ma philosophie et dans celle de beaucoup d’autres, le théâtre doit rester un projet, il ne doit pas devenir un cours.
Quelle forme pourrait prendre ce projet de théâtre obligatoire ? Dans mon courrier, j’ai proposé un plan de formation en trois jours pour les enseignants. L’objectif de cette formation serait de donner aux enseignants les points de repère essentiels pour mener un projet de théâtre dans des conditions de faisabilité adaptées au contexte de la classe. Les objectifs particuliers seraient :
- concevoir un projet court, adapté aux élèves et au grand nombre d’élèves ;
- passer du théâtre obligatoire à une activité librement consentie ;
- mettre en jeu l’ensemble d’un groupe à égalité et faire en sorte que les individus se sentent à l’aise dans le processus ;
- savoir utiliser le théâtre comme outil de compréhension d’une fiction, d’une écriture ;
- mettre au point une courte partition de jeu maitrisé.
Et je proposais que cette formation se fasse avec un effectif d’enseignants équivalent à celui d’une classe entière. En France, c’est trente à trente-quatre personnes. Et les enseignants seraient tour à tour en posture de spectateur, de joueur et d’animateur potentiel. Voilà !
Mais j’ai écrit cette lettre en pure perte, sachant qu’il n’y a pratiquement plus de crédits à l’éducation nationale pour ce genre de formation. L’élan donné par les années Jack Lang il y a maintenant plus de quarante ans s’est hélas ensablé dans un empilement de politiques médiocres et sans ambition. C’est désastreux. Tout a été dégagé. On revient à une sorte de point zéro d’avant 1979 où le seul engagement des enseignants garantissait ces pratiques théâtrales à l’école. Même si des éléments résiduels subsistent, il y a un cycle qui s’est achevé. Il n’y a plus de volonté politique, donc il n’y a plus de dispositifs.
En Suisse, je remarque que la médiation culturelle se développe toujours plus au sein des théâtres. Et je voulais savoir si c’était le cas en France, si tu constates une institutionnalisation de la pédagogie au sein des théâtres, à travers la médiation théâtrale ?
Là-dessus, je suis hélas très dubitatif. Parce que les théâtres font de la médiation théâtrale quand ça les arrange, pour remplir leurs salles. En France, si tu es un mouvement de théâtre-éducation dans une région et que tu vas demander à un théâtre, à une grande structure, d’accueillir un événement avec des élèves, tu vas voir l’accueil que tu reçois. Il y a très peu de structures qui le font. Mais par contre, après, les institutions pleurent pour avoir des spectateurs. Je n’appelle pas ça une politique culturelle et artistique.
Ce sont les médiateurs culturels qui doivent être des concepteurs des dispositifs.
Bernard Grosjean
Mais j’ai eu l’occasion de former des médiateurs en Belgique, pour leur montrer ce qu’ils pouvaient faire. Et ça a donné des résultats intéressants. J’ai récemment revu une médiatrice culturelle formée dans ce contexte, qui travaille très bien. Elle mène un réel travail d’impulsion.
Je me rappelle d’un auteur de théâtre, Philippe Dorin, qui protestait parce les médiateurs des théâtres lui demandaient de concevoir des animations autour de ses spectacles. Et il disait que cette tâche devait être celle des médiateurs et médiatrices, pas des artistes ! Il y a en effet un beau hiatus sur ce métier. Ce sont les médiateurs culturels qui doivent être des concepteurs des dispositifs.
Par rapport à ces questions de métiers, de champs d’action, j’ai constaté que des artistes se sentent parfois concurrencés par ces métiers de la pédagogie, de la médiation et de l’animation théâtrales. Est-ce qu’il y a de la place pour tout le monde ?
En France en tout cas, les artistes qui veulent monter un projet de création sont actuellement dans une situation compliquée. C’est tout un travail de démarcher des structures. Cela peut prendre deux ans. Pour qu’un projet existe, il faut parfois garantir en amont une vingtaine de dates de diffusion. Et une fois que tu as les vingt dates de diffusion, que tu as démarché les théâtres, les institutions te demandent de faire de l’animation culturelle autour de ton projet !
Des troupes se retrouvent donc à devoir faire de l’animation culturelle, des ateliers, avec des comédiens qui n’ont parfois aucune envie de le faire. Parce qu’ils sont là pour créer. Ils ont envie de jouer. Et ils ne sont pas formés pour ce travail-là.
Parfois, quand ils interviennent dans des classes, ils tombent sur des profs qui ne sont pas formés non plus et qui n’en ont rien à faire. Et d’autre part, il y a des profs formés qui font des choses très bien dans la classe et qui reçoivent des comédiens qui ne sont pas formés et qui font tout à l’envers, parce qu’ils n’ont pas la même pédagogie.
Donc toute politique culturelle devrait être assortie de formations. Assortie de formation et de partage de visions de spectacles. C’est la condition sine qua non. Il faut voir du théâtre pour en discuter et il faut se former.
Et du côté des élèves, est-ce que tu constates des évolutions sociétales ? À quels enjeux te semblent-ils faire face actuellement ? Et comment cela impacte-t-il les ateliers de théâtre ?
Oui, il y a une évolution, liée à la question du cadre, de l’autorité éducative. Je l’ai constatée dans un projet que j’ai mené récemment, dans un collège avec des enfants de sixième, pendant une semaine. Il y a beaucoup de gamins qui sont paumés. Enfin, ils ont toujours été un peu paumés… mais l’enjeu est actuellement d’accompagner ces enfants en faisant exister la figure de l’adulte de manière rigoureuse, bienveillante, confiante. Une figure de l’adulte qui reconnait l’adolescent, l’enfant, comme un être humain à part entière.
Il y a une évolution, liée à la question du cadre, de l’autorité éducative.
Bernard Grosjean
Dans ce projet, j’ai eu par exemple affaire à une jeune fille de onze ans avec un besoin de reconnaissance complètement fou. Moi, je ne la connaissais pas ! Elle testait tout le temps le cadre, pour se faire reconnaitre. Il ne faut pas tomber dans le panneau. Il faut expliquer pour faire en sorte que, à un moment donné, elle dépasse ça. Pour qu’elle puisse exister dans le groupe de manière autonome et constructive sans devenir une leader négative.
Ce jour-là, donc, je commence l’atelier, je leur dis bonjour, je me présente, etc. Et on se met en cercle. Il y avait 34 élèves. J’étais avec une enseignante, qui était une de mes anciennes étudiantes. Il n’y avait donc pas de malentendu sur ce qu’on allait faire. Je dis : «Tout le monde se met dans le cercle à égalité.» Cette jeune fille se met à ma droite et se tient d’une manière particulière. Je me dis : «Oh, là il y a un problème !». Elle était cinquante centimètres en avant et se tenait de manière bizarre. Je dis au groupe que je ne peux pas commencer, parce que tout le monde n’est pas dans le cercle. Et je signifie à la jeune fille qu’elle n’est pas dans le cercle. Elle m’agresse : «Comment ça, je ne suis pas dans le cercle ? Mais je suis parfaitement dans le cercle !». Je lui dis : «Excuse-moi, mais tu n’es pas dans le cercle. Tu vas te reculer et tu vas te mettre comme les autres, parce que c’est important qu’on soit tous à égalité.» Et donc, évidemment, elle râle, mais elle finit par le faire. C’est un moment à ne pas rater. C’est dans les cinq ou dix premières secondes de l’atelier. Et après, ce n’était pas fini…
Mais il faut faire attention à ne pas succomber à la tentation autoritaire, en disant «Tais-toi !». Et en même temps, on ne doit pas en faire un cas à part parce qu’on doit s’occuper du reste du groupe. On ne peut pas accepter qu’elle prenne la classe en otage.
C’est notamment pour favoriser les échanges autour de ces enjeux quotidiens, mais également pour mutualiser les ressources et fédérer d’anciens étudiants en animation théâtrale que tu as participé à fonder le R.I.T.E., le réseau des intervenants en théâtre-éducation. Échanger, c’est important ?

Pouvoir se retrouver et échanger dans des lieux dédiés à l’animation théâtrale est effectivement central. J’évoque ce point dans l’ouvrage Au cœur de l’atelier théâtre qui paraitra en décembre 2024. Je pense que le réseau associatif est déterminant. Parce que sinon, les gens sont tout seuls dans leur coin et c’est parfois très dur.
Dans le livre, j’ai intégré au dernier moment le témoignage d’un ancien stagiaire. Alors que j’étais en train de terminer l’écriture du livre, il m’envoie des photos d’un projet qu’il a mené avec quatre-vingts élèves de primaire. Je vois les photos et je me dis : «C’est incroyable !». Et donc je prends mon téléphone et je l’ai interviewé pour qu’il me décrive le déroulement du projet. Dans sa région, il travaille dans la plus grande des solitudes, sans grande reconnaissance. Pourtant, il fait un travail remarquable. L’existence de réseaux de coopération, d’échange et d’entraide entre intervenants est une condition fondamentale de la persistance et du développement des pratiques artistiques en milieu scolaire.
Bernard Grosjean
(sur les bases d’un entretien téléphonique réalisé en 2024)
