Petit éloge de la poussière

La poussière pas la lumière. Écrire pas taper. L’ardoise pas le pixel. Debout pas assis·e. La pensée en train de se déployer. Pas préfabriquée. L’éponge pas la touche delete. Former des lettres pas frapper des flèches. La pagaille un peu. Tourner le dos. Accepter. Pas toujours faire face. Fragilisé·e pas maitriser. Et surtout la pensée un peu lente, complexe, complète, pas parcellaire, pas fractionnée, pas déchirée. L’architecture visible. L’ossature et la carcasse brute. Un power point, c’est un verre de cristal fracassé. Dispersé. L’ardoise noircie, une carte aux trésors. En 2020 aussi. Toujours. Alors oui, la nostalgie un peu. Pas la célébration à tout prix du numérique, des câbles, de l’informatique, des clouds. Le noir pas le blanc. La craie pas l’écran.

Où s’en vont ces vieux messieurs en cape noire qui désertent les classes? Il aurait fallu tracer ces mots à la main. Et puis tout effacer et regarder l’eau sécher.

Ces histoires millénaires qui renaissent

Ça a déjà été fait. Parfois on le pense. Je l’avoue! Voire on le dit. Mais il n’y a sans doute rien de plus triste que cette phrase dans la bouche d’un·e adulte évaluant l’œuvre d’un·e élève. Une sentence qui se décline parfois en une fatigue. Ou pire. Un soupire.

Pouvoir injuste qui nie une expérience forcément singulière en se servant de l’arme de la connaissance. Mais « la connaissance des expériences des autres ne rend pas du tout expérimenté » , rappelait Célestin Freinet (« Capitalisme de culture »). Pour apprendre il faut donc toujours se réapproprier. Sans cesse incorporer. En permanence rejouer.

Le culte de l’originalité est d’ailleurs assez récent dans l’histoire de l’art: l’art contemporain en a fait son moteur. Au point d’ériger la transgression en norme. Mais l’art classique, par exemple, assumait pleinement son goût pour la reprise.

Pédagogie par l’expérience

Et entre l’idolâtrie artistique de l’originalité et la tyrannie pédagogique de la nouveauté, il n’y a qu’un pas. Alors, avec Jacques Rancière, « laissons les explicateurs « former » le « goût » et l’ « imagination » des petits messieurs, laissons-les disserter sur le « génie » des créateurs. Nous nous contenterons de faire comme ces créateurs: comme Racine qui apprit par coeur, traduisit, répéta, imita Euripide, Bossuet qui en fit autant pour Tertullien, Rousseau pour Amyot […]. » (« Le maitre ignorant »)

J’aimerais regarder tous les recommencements, tous les balbutiements, avec des yeux qui brillent.

Est-ce qu’on dit à l’enfant qui fait ses premiers pas « Ça a déjà été fait? ». Au soleil qui se lève?

D’une certaine manière le théâtre est en fait un habitué du recyclage. Il a son répertoire. Comme le jazz a ses standards. Et qu’est-ce que le répertoire théâtral, sinon ce recyclage? On rejoue « Le Tartuffe » de Molière. Mais pas tout à fait comme avant. Oui, ça a déjà été fait. Mais pas tout à fait comme ça. Pas grand-chose de nouveau sous le soleil, donc!

« Je veux écouter les histoires des anciens encore et encore / Ces histoires millénaires qui renaissent / On s’est connu y a trois mille ans, on se retrouve maintenant / Et nos enfants feront de même »

Génération fantôme

Génération fantôme

Le monologue qui suit est issu de la pièce de théâtre « Génération fantôme » de Camille Rebetez.  Publiée en 2019 aux Éditions Passage(s), l’œuvre résonne avec la crise sanitaire, politique et existentielle actuelle. Cette seizième scène particulièrement!

Et plus loin, en écho, un portrait de l’auteur et du processus de création de ce spectacle fabriqué avec une trentaine d’élèves.


16. Génération fantôme

PAR CAMILLE REBETEZ

(Blanche tient toujours son chien en laisse. Durant ce monologue, certain-es Fugueur-euses, la rejoignent.)

BLANCHE – Vivre une crise. Une vraie grande crise qui nous oblige. Vivre un autre état du monde.

Yeux dans les yeux avec le vide.

Ne plus jamais sortir d’un shop de station d’essence avec un Kinder Bueno, comme un toxico qui s’envoie son dernier shoot de plaisir raté avec la nuit.

Voir des étagères vides, des pénuries.

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Apprendre à jouer dans un décor instable

En quelques jours l’école doit se réinventer. Les enseignant·e·s se familiarisent avec des outils informatiques encore inconnus 24 heures auparavant. Les élèves sont contraint·e·s de gérer au mieux leur organisation – tâche ô combien difficile pour certain·e·s. Tout à coup les règles du jeu changent. On en oublie certaines. On en ébauche d’autres. Dans une urgence plus ou moins marquée.

Et si cette crise sanitaire mettait à l’épreuve notre capacité d’adaptation? Notre résilience?

Et si d’une certaine manière elle préparait élèves, étudiant·e·s, voire individus en général à évoluer dans un monde bouleversé et bouleversant? Cet apprentissage souterrain ne figure pas au programme scolaire officiel. Effectuée notamment à travers la réorganisation rapide de l’école (mais pas forcément grâce à elle), l’initiation pourrait s’avérer précieuse pour affronter le futur qui vient.

Récemment, le secrétaire général de l’ONU a qualifié la crise de « plus grand défi pour nous depuis la Seconde Guerre mondiale ». Sans s’attarder trop en détails sur l’ethnocentrisme d’une telle affirmation, ce propos met en lumière un constat: nous avons peut-être remarqué que nous ne naviguons plus dans les eaux tranquilles de l’Europe post-Guerre Mondiale (aisée et blanche). Mais nous sentons que nous voguons dans une mer légèrement plus tumultueuse.

Alors, regretter le temps jadis?

Alors, rejouer les gammes de la compétition?

Alors, pleurer les espoirs de nos grands-parents?

La maison avec la piscine.

Le 4×4 et les vacances en Thaïlande.

Alors, prier pour le retour du soleil?

Ou alors, fabriquer des boussoles?

Alors, apprivoiser comme on peut cette tempête?

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Bricoler en ces temps mouvementés

C’est la même histoire. Même s’il y a deux manières de la raconter.

Crise sanitaire. Nous devons désormais enseigner le théâtre – cet art des corps en présence – à distance. Barricadé·e·s derrière nos écrans d’ordinateur. Première réaction: on se dit que ce n’est pas possible. On se braque. On marmonne. Et on maudit. C’est le printemps cependant et au fil des heures ou des jours germent de nouveaux dispositifs auxquels on n’aurait pas pensé auparavant. Ici on misera par exemple sur de l’écriture à travers la création d’un concept de costumes. Là on évoquera l’existence du théâtre radiophonique. L’obsession: comment continuer à partager des mots et à créer du commun?

C’est une histoire qui se raconte aussi autrement. Le jardin botanique est mon lieu de pèlerinage hebdomadaire. Pittoresque, non? L’autre jour nous nous sommes pourtant heurtés à une grille fermée. Du jamais vu! Ce doit être un lieu de regroupement. Comme le théâtre. Endroits désormais désertés. Nous avons dû rebrousser chemin. Retourner dans l’ombre de l’appartement ou trouver autre chose? Plutôt longer la lisière de ce jardin botanique! Cette promenade le long d’une digue nouvelle nous a menés sur un rocher dans les hauteurs de la forêt. Un coucher de soleil digne d’une carte postale s’est déployé dans le ciel. Et c’est une vue à laquelle nous n’aurions pas assisté au fin fond de notre jardin.

Je ne sais pas très bien comment formuler cette impression. Peut-être: nos ruisseaux trouvent toujours une voie par laquelle s’écouler – peu importe les barricades de brindilles et de cailloux au chemin.

Un seul doute persiste néanmoins. Quand trahissent-ils leur source?


Pour aller plus loin:

Série d’articles « Ce que le confinement fait au théâtre » (lire l’appel à contributions)