Tribu

Certain·es camarades du lycée voyaient en l’option théâtre une véritable « secte ». Le jugement est sans doute un peu sévère, même si les pieds nus arpentant les couloirs, les habits sombres et les répliques hurlées depuis notre salle pouvaient générer quelques frayeurs auprès des économistes, linguistes et autres biologistes en devenir.

Mais parlons plutôt de « tribu », si vous le voulez bien. Il y aurait ainsi une tribu de théâtreux·ses, comme il y a une tribu de mécanicien·nes, une tribu d’employé·es de commerce, une tribu de médecins. Chaque tribu n’étant ni constituée une fois pour toute, ni totalement hermétique. Quoi de plus pertinent d’ailleurs que l’échelle de la tribu pour penser le social? Les ethnologues savent bien qu’étudier la société en général est quasiment impossible.

Et qu’est-ce qui rassemble des gens? Des mots, notamment, qui sont des hiéroglyphes tatoués dans nos paroles. On l’oublie parfois lorsqu’on est immergé dedans, mais chaque groupe social mobilise son propre langage. Accueillir des personnes dans une tribu, c’est donc également partager des mots. Je vous présente didascalies. Enchanté·e. Et voici réplique. Ravi·e de vous connaitre. Vous connaissez cour? Et pendrillon. Scénographie. Dramaturgie. Jardin. Plateau. Corde en a été bannie. Régie. Personnage. Ça en fait, du monde.

Simple

Ce que je vous demande est en fait assez basique.

Marquer clairement les entrées et sorties ainsi que le début et la fin de votre scène.

Savoir exactement où vous devez vous placer à quel moment et quelles actions vous êtes censé·es réaliser.

Connaitre votre texte par coeur, évidemment.

Ah oui, et puis jouer un personnage défini, avec des intentions claires.

Le tout en prenant garde au rythme de la scène, qui doit être à la fois dynamique et riche en variations.

Veillez aussi à utiliser des accessoires pertinents par rapport au propos tout en clarifiant le concept des costumes.

La lumière a son importance.

Mais n’oubliez pas la musique.

Pensez votre scène visuellement.

En un mot?

Cohérence.

Réfléchir à la scénographie peut aider.

Appuyez-vous sur vos connaissances de la théorie et l’histoire du théâtre, qui vous seront bien utiles.

Je ne mentionne pas la clarté des adresses et la limpidité de la diction.

Cela va de soi.

L’équilibre de plateau est un élément à prendre en compte.

Mais ça, vous savez.

Et rappelez-vous que vous jouez avec d’autres partenaires.

Bref.

Vous voyez.

Ce que je vous demande est en fait assez simple.

Non?

Prétexte

– Et tu as dessiné quoi, à la crèche?

– Ben rien! J’ai juste dessiné.

Cela fait sérieux: on affirme qu’on a un message à transmettre. Que c’était une nécessité, une urgence existentielle de s’emparer de ce thème, précise-t-on avec la voix grave, un peu tremblante, le regard à l’horizon et l’écharpe indomptable.

Jouer une histoire. L’adulte pense que l’histoire c’est le texte. Et jouer, un prétexte. L’enfant à l’intérieur le regarde avec tendresse et se dit qu’un jour, sans doute, l’adulte apprendra.

Monologue

Parler à une mosaïque de rectangles gris, c’est déprimant. «Vous pouvez allumer vos caméras?» Les rideaux de pixels se lèvent peu à peu sur des visages qu’on espère attentifs. C’est plus humain. Un peu.

Quels besoins se cachent derrière cette injonction à se dévoiler? Contrôler, peut-être. Observer les effets de son discours sur l’assemblée, sans doute. Ajuster, éventuellement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas: ça ne rend pas la pédagogie particulièrement plus active. Ça ne transforme pas d’un coup de baguette magique le monologue en dialogue. Et ça prive le public du rideau réconfortant de la pénombre.